Ce qui paraît vrai et ce que nous refusons de voir

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Ce qui paraît vrai et ce que nous refusons de voir

« La vérité ne fait pas tant de bien dans le monde que ses apparences y font de mal. » — La Rochefoucauld

Cette phrase paraît avoir été écrite pour notre époque.

Nous savons que les apparences peuvent tromper. Nous en avons même fait un lieu commun, une prudence élémentaire que nous enseignons aux enfants. Pourtant, nous continuons à leur accorder une force considérable.

Une image convaincante, un discours prononcé avec assurance, une réputation soigneusement construite ou une indignation parfaitement mise en scène suffisent souvent à emporter l’adhésion. Nous aimerions croire que nous jugeons les faits avec objectivité, mais nous jugeons aussi la manière dont ils nous sont présentés.

Une idée bien formulée nous semble plus intelligente. Une personne sûre d’elle nous paraît plus compétente. Une affirmation répétée devient familière, puis vraisemblable. Un récit chargé d’émotion s’impose parfois avec davantage de force qu’une démonstration exacte.

Ce qui est visible, répété et émotionnellement marquant finit ainsi par sembler plus vrai que ce qui est simplement réel.

Ce qui paraît vrai

Le mensonge manifeste n’est peut-être pas ce qui nous égare le plus facilement. Lorsqu’il est grossier, incohérent ou caricatural, nous pouvons encore le reconnaître et nous en méfier.

Ce qui nous trompe davantage est souvent beaucoup mieux présenté.

C’est une histoire vraisemblable, construite avec les bons mots et les bonnes images. Elle ne contredit pas brutalement ce que nous savons : elle épouse ce que nous étions déjà disposés à croire. Elle ne nous impose pas nécessairement une idée nouvelle, mais donne une apparence de vérité à nos impressions anciennes.

L’apparence devient alors plus puissante que le mensonge, car elle n’exige pas toujours que nous renoncions à la vérité. Elle nous invite seulement à ne plus la regarder de trop près.

À l’ère des réseaux sociaux, de la communication permanente et des récits fabriqués, cette mécanique a pris une ampleur considérable. Tout doit être immédiatement compréhensible, visible, émouvant et partageable. La nuance demande du temps ; l’apparence produit un effet instantané.

La vérité, elle, n’est pas toujours spectaculaire.

Elle peut être complexe, incomplète, hésitante ou difficile à résumer. Elle ne tient pas nécessairement dans une image, une formule ou quelques secondes de vidéo. Elle demande parfois de comparer des sources, de suspendre son jugement et d’accepter de ne pas savoir immédiatement.

Face à elle, l’apparence possède un avantage redoutable : elle nous dispense de cet effort.

L’esprit critique ne consiste donc plus seulement à distinguer le vrai du faux. Il consiste aussi à résister à ce qui paraît vrai trop facilement.

Car lorsque l’apparence devient plus crédible que les faits, ce n’est pas seulement la vérité qui se brouille : c’est notre perception même du réel.

Ce que nous étions prêts à croire

Il serait toutefois trop simple d’accuser uniquement ceux qui fabriquent les apparences.

Un récit ne nous séduit pas seulement parce qu’il est habilement construit. Il nous séduit aussi parce qu’il rencontre quelque chose en nous : une conviction, une attente, une inquiétude, un intérêt ou le désir d’avoir raison.

Nous ne recevons jamais le réel avec une parfaite neutralité. Nous le regardons à travers notre histoire, nos croyances, nos peurs, nos expériences et l’image que nous voulons conserver de nous-mêmes.

Nous remarquons davantage ce qui confirme nos convictions. Nous accordons plus facilement notre confiance à ceux qui pensent comme nous. Nous exigeons des preuves rigoureuses de nos adversaires, tout en nous contentant parfois de simples affirmations lorsqu’elles confortent notre propre camp.

Ce n’est donc pas uniquement l’apparence qui nous trompe.

Nous participons aussi à son pouvoir.

Nous sélectionnons ce que nous voulons entendre, retenons ce qui nous arrange et négligeons ce qui dérange l’équilibre de nos certitudes. L’apparence agit d’autant mieux qu’elle nous présente une version du monde dans laquelle nous nous reconnaissons déjà.

C’est peut-être là que commence la forme la plus difficile à déceler de l’aveuglement : non plus ce que les autres nous empêchent de voir, mais ce que nous préférons nous-mêmes ne pas regarder.

Ce que nous refusons de voir

« Il n’y a pas pire aveugle que celui qui ne veut pas voir. » — Proverbe ancien

Nous aimons croire que la vérité s’impose d’elle-même.

Qu’il suffit de montrer les faits, d’expliquer calmement et d’apporter des preuves pour que chacun finisse par reconnaître ce qui est devant lui.

Mais certaines vérités ne sont pas refusées parce qu’elles sont fausses. Elles sont refusées parce qu’elles coûteraient trop cher à accepter.

Reconnaître une erreur peut obliger à renoncer à une certitude, à un statut, à une appartenance ou à plusieurs années de discours. Cela peut imposer de revoir le jugement que nous portions sur une personne, une institution, une cause ou sur nous-mêmes.

La difficulté n’est alors plus intellectuelle. Elle devient psychologique.

Il est plus confortable de minimiser, de détourner le regard ou de disqualifier celui qui parle. Nous pouvons discuter indéfiniment un détail secondaire pour ne pas affronter l’essentiel, déplacer la question, reformuler les faits ou les interpréter jusqu’à ce qu’ils cessent de déranger.

Nous ne cherchons plus réellement à savoir si une affirmation est vraie. Nous cherchons les moyens de ne pas avoir à en subir les conséquences.

L’aveuglement volontaire n’est donc pas toujours un manque d’intelligence. Il peut être une stratégie de protection.

L’esprit protège une identité, une cohérence personnelle ou une appartenance qui lui paraissent menacées. Il aménage le réel pour rendre supportable ce qui ne l’est pas encore. Ce mécanisme peut être humainement compréhensible, mais il n’est pas sans danger.

Car ce que l’on refuse de voir ne disparaît pas pour autant.

Le réel n’a pas besoin de notre accord pour exister.

Nous pouvons nier une erreur, elle continuera de produire ses conséquences. Nous pouvons ignorer une situation, elle continuera d’évoluer. Nous pouvons transformer les signes qui nous dérangent en malentendus, en exagérations ou en attaques personnelles : ils ne cesseront pas nécessairement d’annoncer ce qu’ils annonçaient.

Tôt ou tard, le réel finit généralement par présenter la facture.

Les deux visages de l’aveuglement

Il existe ainsi deux mouvements qui se renforcent mutuellement.

D’un côté, des apparences sont fabriquées pour nous convaincre : des images séduisantes, des discours assurés, des récits simplifiés et des émotions mises en scène.

De l’autre, nous sommes parfois disposés à les accueillir, précisément parce qu’elles nous évitent de regarder une vérité plus inconfortable.

Nous pouvons être trompés par ce qui présente bien, mais aussi nous tromper nous-mêmes lorsque la vérité présente mal.

L’apparence nous offre alors ce que le réel refuse parfois de nous donner : une histoire simple, cohérente et rassurante. Elle désigne clairement les innocents et les coupables, confirme notre vision du monde et nous épargne le doute.

La vérité est rarement aussi prévenante.

Elle peut nous obliger à reconnaître que nous nous sommes trompés, que les personnes auxquelles nous faisions confiance ne méritaient pas cette confiance, ou que la réalité ne correspond pas au récit dans lequel nous avions choisi de vivre.

Voilà pourquoi la recherche de la vérité ne relève pas seulement de l’intelligence. Elle exige aussi une certaine force intérieure.

Le courage de la lucidité

La lucidité ne consiste pas à vivre dans la méfiance permanente, à soupçonner toute parole ou à croire que nous seuls aurions échappé aux illusions communes.

Cette posture serait encore une manière de nous aveugler.

Être lucide, c’est accepter que nous puissions être trompés, mais également que nous puissions désirer l’être. C’est reconnaître que l’erreur ne vient pas toujours d’un manque d’informations : elle peut naître de notre attachement à une conclusion.

L’esprit critique commence donc par une vigilance envers ce qui nous est présenté. Mais il doit se prolonger par un examen de ce qui, en nous, souhaite y croire.

Pourquoi cette affirmation me convainc-elle si vite ? Parce qu’elle est étayée, ou parce qu’elle confirme ce que je pensais déjà ?

Pourquoi cette personne me semble-t-elle crédible ? En raison de ses arguments, ou de son assurance, de sa réputation et de sa manière de les présenter ?

Pourquoi cette vérité me paraît-elle inacceptable ? Parce qu’elle est fausse, ou parce qu’elle m’obligerait à remettre quelque chose en question ?

Ces interrogations ne nous mettent pas à l’abri de toutes les erreurs. Elles nous rendent simplement un peu moins faciles à séduire et un peu moins habiles à nous mentir.

La lucidité commence peut-être ici : non pas dans notre capacité à repérer les illusions des autres, mais dans notre courage à examiner les nôtres.

Alexandre Vialle

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