Une certaine manière d’être au monde

artcréationhumourmusique électroniqueprogrammationtransmission

Dans Une certaine idée de la civilisation, j’ai tenté de dire ce qui me porte sur les plans intellectuel, politique et spirituel. Mais les principes ne disent pas tout d’une personne. Ils ne racontent ni sa manière de créer, ni ce qui l’émeut, ni la place qu’elle accorde à l’amitié, à l’humour ou à la beauté. Ils disent ce que l’on pense, moins ce que l’on fait du monde reçu.

Je ne sépare pas vraiment la technique, l’art, la pensée et la spiritualité. Programmer un logiciel, construire une image, écouter un chant ancien, façonner un son ou accompagner un ami procèdent chez moi d’un même mouvement : regarder attentivement, chercher ce qui relie les choses et tenter de leur donner une forme juste.

Une sensibilité éveillée très tôt

Dès mon plus jeune âge, j’ai été éveillé à différentes formes d’expression artistique. J’ai découvert la danse auprès, entre autres, d’Annie Dolbeau, puis approfondi les arts graphiques, le dessin et la photographie auprès de nombreux professeurs, parmi lesquels Saly Rogers et William Norton, aux États-Unis. La musique a également occupé très tôt une place importante dans ma formation, auprès, entre autres, de Madame Hélène Tate.

Ces enseignements n’ont pas seulement développé des pratiques distinctes. Ils m’ont appris à observer un mouvement, une ligne, un rythme, une lumière ; à percevoir l’équilibre d’une composition et les variations presque imperceptibles qui peuvent en modifier entièrement le sens.

Ma sensibilité musicale s’est nourrie de la musique classique, moderne et contemporaine, de la musique électronique, mais aussi des chants anciens. Je peux être touché par le dépouillement d’une voix venue de loin comme par une construction sonore expérimentale. Je n’y vois pas une opposition entre l’ancien et le moderne. À travers des langages différents, j’y retrouve la même recherche : organiser le temps, le silence et la présence.

Je suis touché de découvrir que cette attention portée à l’espace sonore est bien plus ancienne que nos techniques modernes. Des recherches en archéoacoustique suggèrent que, dans certaines grottes et certains abris ornés, nos ancêtres préhistoriques ont pu privilégier pour leurs compositions picturales des emplacements possédant des propriétés acoustiques particulières. Depuis le lieu où l’œuvre était contemplée, une voix pouvait produire un écho, se prolonger dans la réverbération ou faire résonner plus fortement certaines fréquences. Nous ne pouvons pas connaître avec certitude l’intention de ceux qui ont peint ces parois, mais la rencontre entre l’image, la voix et l’architecture naturelle de la grotte me bouleverse. Elle rappelle que l’exploitation artistique de la spatialité sonore n’est pas une invention contemporaine : elle pourrait accompagner l’humanité depuis ses temps les plus anciens.

La répétition qui transforme

Je suis particulièrement sensible aux formes psychédéliques, tant musicales que graphiques, ainsi qu’aux structures répétitives. La répétition m’intéresse précisément parce qu’elle ne reproduit jamais tout à fait la même chose. Un motif revient, mais notre perception a changé. Une variation de rythme, de couleur, de phase ou de position suffit à faire apparaître une construction nouvelle.

Dans la musique répétitive et le synthétiseur modulaire, une séquence peut évoluer lentement jusqu’à devenir un véritable espace sonore. Dans le dessin, une courbe simple, reproduite, tournée, déplacée ou colorée selon une règle, peut engendrer une figure d’une richesse inattendue. Les rosaces, les courbes mathématiques, les emboîtements et les symétries donnent à voir ce passage du simple au complexe.

Cette répétition n’est pas pour moi une monotonie. Elle est une manière d’explorer. Elle permet de rester assez longtemps auprès d’une forme ou d’un son pour percevoir ce qu’une attention trop rapide aurait laissé échapper.

L’électron comme matière première

J’aime considérer l’électron comme une matière première artistique. Il devient son dans les circuits d’un synthétiseur, lumière et couleur sur un écran, ligne et mouvement dans un logiciel de dessin. Par le code, je lui impose des règles ; par la création, j’essaie de lui donner une forme sensible.

Cette même matière invisible me permet de composer une séquence musicale, de transformer un motif graphique ou de faire naître une figure psychédélique à partir d’une équation. La musique électronique, le dessin numérique et la programmation ne sont donc pas, pour moi, des activités séparées. Ce sont différentes façons de modeler un même matériau pour le rendre audible ou visible.

Je suis allé jusqu’à utiliser un tube Geiger-Müller pour faire de la radioactivité naturelle et des particules cosmiques une source de création musicale. Lorsqu’un rayonnement ionisant traverse le détecteur, celui-ci produit une impulsion électrique ; j’ai utilisé cet événement imprévisible pour déclencher des séquences sonores électroniques. Au niveau du sol, les rayons cosmiques se manifestent principalement par une pluie de particules secondaires, notamment des muons, tandis que les rayonnements alpha et bêta détectés dans notre environnement ont le plus souvent une origine terrestre.

Cette expérience réunissait tout ce qui me fascine : la science, les particules, l’électronique, le hasard et la musique. Une particule issue d’un lointain voyage stellaire, ou née de sa rencontre avec notre atmosphère, passait à proximité de l’une de mes inventions et y laissait une impulsion. L’espace d’un instant, son passage devenait un son. Une réalité presque imperceptible entrait alors dans le domaine sensible : la particule devenait musique.

Je considère aussi l’algorithme comme une forme de poésie. Une langue organise des mots, des rythmes et des silences pour donner une forme partageable à une pensée ou à un sentiment. L’algorithme agence des opérations et organise les effets des électrons afin de produire une image, un son, un mouvement ou une réponse. Dans les deux cas, une syntaxe ordonne une matière et lui permet de porter une intention humaine.

Mais leur parenté est plus profonde encore. L’algorithme répond, comme la poésie, la prière et les arts, à la précarité de la condition humaine. Nous savons notre existence fragile, limitée et traversée par l’incertitude ; nous inventons alors des formes pour comprendre ce qui nous arrive, agir sur ce qui peut l’être, exprimer ce qui nous dépasse, rejoindre l’autre et ne pas demeurer seuls. Le poème façonne les mots, la prière adresse l’espérance, l’art rend une émotion perceptible ; l’algorithme, lui, organise la matière électronique pour prolonger nos capacités et répondre à nos besoins.

Derrière la froideur apparente du calcul demeurent ainsi des aspirations ancestrales : communiquer malgré la distance, trouver une présence dans la solitude, recevoir de l’aide dans la détresse, se protéger, comprendre et laisser une trace. L’algorithme n’est pas extérieur à l’humanité. Comme les autres formes que nous créons, il porte quelque chose de notre vulnérabilité et de notre désir de lui opposer un peu d’ordre, de sens et de continuité.

RosetteLab, un logiciel de dessin, est né de cette rencontre. J’y utilise la rigueur du code et des courbes mathématiques pour produire des formes sensibles, parfois méditatives, parfois hypnotiques. Le logiciel n’est pas seulement un outil destiné à fabriquer des images : il devient lui-même une création, avec ses choix, son vocabulaire et sa manière d’ouvrir des possibilités.

Développer, c’est aussi créer

Mon travail de développeur appartient pleinement à cette démarche. Je n’ai jamais considéré la programmation comme une simple juxtaposition de fonctions répondant à un cahier des charges. Développer, c’est comprendre un problème, révéler sa structure, choisir ce qui doit rester explicite et construire une réponse qui demeure intelligible.

Je préfère savoir ce que fait un outil plutôt que de lui abandonner silencieusement mes décisions. Cette exigence explique mon goût pour les systèmes maîtrisables, pour le code lisible et pour les architectures dont la complexité reste visible. Elle explique aussi ma méfiance envers la « magie » informatique : ce qui paraît simple à l’extérieur dissimule parfois une dépendance, une dette ou une perte de compréhension.

Pourtant, la rigueur ne s’oppose pas à l’imagination. Elle lui donne un terrain sur lequel agir. Une règle mathématique, un langage de programmation ou un circuit électronique peuvent devenir les instruments d’une création aussi personnelle qu’un crayon, un appareil photographique ou un clavier.

Comprendre pour relier

Ma curiosité me conduit volontiers de l’informatique aux mathématiques, de la cosmologie à la psychologie, de l’histoire des techniques aux récits anciens et aux traditions spirituelles. Je ne cherche pas seulement à accumuler des connaissances. Je cherche surtout les correspondances : ce qui rapproche une courbe d’un rythme, une architecture logicielle d’une organisation humaine, un mythe ancien d’une inquiétude contemporaine.

Cette manière de penser rend parfois mon parcours difficile à résumer. Les catégories professionnelles et sociales aiment les spécialités étanches. Elles demandent souvent de choisir entre le développeur et l’administrateur de systèmes, entre le technicien et l’artiste, entre le croyant et l’esprit scientifique. Je ne ressens pas la nécessité de mutiler une partie de moi-même pour rendre les autres plus facilement compréhensibles.

La variété de mes intérêts ne traduit pas une dispersion. Elle vient d’un même désir de comprendre comment les choses se construisent, se transforment, se déséquilibrent parfois, puis trouvent une nouvelle cohérence.

L’humour comme distance et comme lucidité

L’humour tient aussi une place importante dans ma manière d’être au monde. J’aime l’ironie, le décalage, le surréalisme et les rapprochements inattendus. Faire surgir une image impossible au milieu d’une situation ordinaire permet de déplacer le regard et de fissurer, un instant, la logique trop bien installée du réel.

Je suis également sensible à l’absurdité, non comme à une simple incohérence, mais comme à ce moment où nos raisonnements, nos habitudes ou nos institutions révèlent malgré eux leur caractère dérisoire. Une formule absurde ou surréaliste peut parfois faire apparaître cette vérité plus clairement qu’une longue démonstration.

Cet humour n’a pas pour fonction de nier la gravité des choses. Il crée une distance qui permet de ne pas être entièrement écrasé par elles. Il peut piquer, mais je préfère qu’il éclaire plutôt qu’il humilie. Il rappelle également que nos certitudes, nos institutions et nos propres comportements méritent parfois d’être regardés depuis un angle moins solennel.

La fidélité comme présence

Je ne conçois pas l’amitié comme une simple affinité ni comme une relation que l’on entretient lorsqu’elle demeure commode. La fidélité se mesure surtout lorsque les circonstances deviennent difficiles. Elle consiste à rester présent, à prendre des nouvelles, à accomplir les gestes nécessaires et à ne pas abandonner l’autre lorsqu’il ne peut plus offrir la légèreté des jours ordinaires.

Je ne suis pas certain que les sentiments aient besoin d’être constamment proclamés. Ils ont en revanche besoin d’être incarnés. Une visite, une démarche, une parole tenue ou une présence régulière disent parfois davantage que les grandes déclarations.

Cette fidélité ne concerne pas seulement les personnes. Elle s’étend aux œuvres, aux idées et aux projets auxquels j’ai choisi de donner du temps. Créer suppose souvent de revenir, de corriger, de reprendre ce qui résiste et de continuer lorsque l’enthousiasme initial a disparu. La constance est une forme discrète de l’attachement.

Donner une forme à ce qui demeure invisible

Écrire, programmer, dessiner, photographier ou produire un son sont pour moi différentes manières de rendre perceptible ce qui ne l’était pas encore. Une intuition ne devient partageable qu’après avoir trouvé sa forme. Celle-ci peut être une phrase, une image, une suite de notes, une courbe ou un logiciel.

Je ne recherche pas nécessairement la perfection, mais la justesse. Je reprends volontiers une création jusqu’à ce qu’elle corresponde réellement à ce que j’avais entrevu. Cette exigence peut demander du temps, car la forme juste est rarement la première venue. Elle apparaît progressivement, par corrections et variations, comme un motif qui se précise à force d’être repris.

Créer est enfin une manière de transmettre. Je ne cherche pas seulement à comprendre pour moi-même. J’écris pour rendre une idée accessible, je développe pour donner corps à une possibilité, je compose des images et des sons pour partager une perception. Ce que je produis conserve la trace de ceux qui m’ont enseigné, des œuvres qui m’ont accompagné et des personnes auxquelles je suis resté fidèle.

Voilà peut-être ma manière d’être au monde : recevoir, comprendre, relier, transformer et transmettre. Chercher la richesse contenue dans une structure simple, modeler l’électron pour le rendre audible ou visible, rester fidèle aux personnes comme aux idées, et ne jamais considérer que la technique, l’art, l’intelligence et la sensibilité doivent vivre dans des mondes séparés.

Je sais pourtant que toutes les œuvres ne sont pas destinées à durer. Certaines sont éphémères et ne s’inscrivent ni dans la pierre ou l’argile, ni sur une toile, un vinyle ou un disque. Elles peuvent n’exister que dans un son aussitôt dissipé, une image fugitive, un geste, une présence ou le souvenir qu’elles laissent. Leur disparition ne retire rien à ce qu’elles ont été.

Une œuvre ne se mesure pas davantage au nombre de ceux qu’elle atteint. Si elle est reçue par une seule personne, si elle lui transmet une émotion, une pensée ou simplement un instant de présence, elle a déjà franchi la distance qui séparait deux êtres. La transmission a eu lieu.

Alexandre Vialle