Se révolter, puis attendre l’État

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La France Demolition Man

Ce que Laurent Obertone m’a aidé à comprendre

Dans ma vie professionnelle, j’ai souvent rencontré une contradiction que je ne savais pas bien expliquer. Des dirigeants d’entreprise parlaient d’initiative, de compétitivité, d’innovation. Mais lorsqu’il fallait envisager l’avenir, la conversation revenait à la subvention, au crédit d’impôt, à l’aide publique. Chez une majorité de ceux que j’ai rencontrés, l’intervention de l’État semblait devenue une condition du fonctionnement de l’entreprise.

Parmi les jeunes salariés, j’entendais un autre discours, parfois tout aussi dépendant de la puissance publique. Le capitalisme était condamné, l’économie libérale tenue pour suspecte, et l’on attendait de l’État qu’il organise davantage encore la vie professionnelle : rémunération minimale, santé, mutuelle, assurance chômage, retraite, déplacements à vélo ou en transports en commun. À chaque difficulté devait répondre une obligation nouvelle, une protection supplémentaire, une incitation financée par la collectivité.

On peut discuter chacune de ces mesures. Ce qui m’étonnait était le refus, chez certains de mes interlocuteurs, de comprendre le fonctionnement de l’entreprise dont ils attendaient leur salaire. Trouver des clients, produire quelque chose qu’ils veulent acheter, investir, payer les dépenses, supporter les risques : ces questions paraissaient secondaires, parfois presque inconvenantes. Elles étaient pourtant devant nous, chaque jour. L’État devait corriger le réel avant même que nous ayons pris la peine de le regarder.

Lorsque j’essayais d’en parler, il arrivait que l’échange s’achève par des insultes : « sale capitaliste », « facho », « nazi ». Je me retrouvais avec mes questions intactes. Pourquoi une explication économique était-elle reçue comme une agression morale ? Pourquoi fallait-il choisir son camp avant d’avoir examiné le problème ? Et pourquoi des personnes si attachées à l’idée de révolte demandaient-elles qu’une autorité règle toujours davantage leur existence ?

L’entretien de Laurent Obertone avec Yves-Marie Sévillia, sur la chaîne YouTube de Boulevard Voltaire, m’a donné une manière de relier ces observations. L’écrivain y présente son livre La France Demolition Man, aux éditions Magnus. Une phrase m’a particulièrement arrêté : les gens aiment beaucoup se plaindre, mais ils aiment aussi beaucoup obéir.

J’y ai reconnu quelque chose que je voyais depuis longtemps sans parvenir à le nommer.

Obertone parle de domestication. Le mot est dur. Il désigne ici une habitude : laisser quelqu’un d’autre définir les règles du jeu, puis lui demander des comptes lorsque la partie tourne mal. On confie au maître sa sécurité, son éducation, ses ressources, jusqu’aux limites de ce qu’il est convenable de penser. Progressivement, on cesse de se considérer comme une partie possible de la solution.

L’intérêt de cette analyse est qu’elle dépasse les appartenances politiques et les générations. Le chef d’entreprise qui attend une aide publique et le salarié qui attend une nouvelle obligation imposée à son employeur peuvent partager un même réflexe : chercher la réponse auprès de l’État avant de se demander ce qu’ils pourraient entreprendre eux-mêmes. Leurs intérêts s’opposent ; leur dépendance peut se rejoindre.

Je ne prétends pas qu’une protection sociale ou une subvention suffise à caractériser une immaturité. Il existe des risques que nous choisissons de partager et des solidarités auxquelles nous tenons. La question commence lorsque cette organisation nous dispense de comprendre ses conditions d’existence. Qui finance ? Avec quelles ressources ? Pendant combien de temps ? Avec quels effets sur ceux qui travaillent, embauchent, produisent ou investissent ? Une conviction sociale devrait pouvoir supporter ces questions.

Ma professeure de philosophie disait : « C’est dur de réfléchir, ça fait mal. » Je repense souvent à cette phrase. Réfléchir oblige à renoncer à quelques certitudes confortables. On découvre qu’une intention généreuse peut avoir de mauvais effets, qu’un adversaire peut poser une bonne question, que notre propre camp peut se tromper. Il faut parfois recommencer presque tout le raisonnement. C’est une épreuve assez peu compatible avec le plaisir de se savoir immédiatement du bon côté.

Obertone décrit précisément cette récompense morale. À une partie de la jeunesse, la gauche et l’extrême gauche proposent le beau rôle : celui de la rébellion, de la défense des victimes, du combat contre les puissants. Mais la rébellion peut réclamer toujours davantage d’interventionnisme. Elle peut aussi répéter avec discipline les discours reçus d’un parti. Sa radicalité devient alors une manière de se conformer au groupe.

Cela éclaire ces conversations où l’on reconnaît les phrases avant même que son interlocuteur les ait terminées. Des opinions entières arrivent avec leurs coupables, leurs mots obligatoires et leurs indignations prévues. La personne qui les prononce peut être sincère. Mais quelle part a-t-elle prise à leur élaboration ? A-t-elle examiné une objection sérieuse ? Saurait-elle expliquer ce qui pourrait la faire changer d’avis ?

Ces questions valent pour moi aussi. Trouver chez Obertone une pensée proche de la mienne me rassure. Cela m’aide à sortir de l’isolement intellectuel dans lequel certains échanges m’avaient laissé. Mais cet accord doit encore être compris. Remplacer un discours emprunté par un autre laisserait entier le problème de l’autonomie.

L’analyse d’Obertone rejoint ici une réflexion que j’avais déjà menée sur la séduction exercée par Jean-Luc Mélenchon. « Prendre aux riches pour donner aux pauvres » possède la force d’un récit que nous connaissons depuis l’enfance. Robin des Bois apparaît, le puissant perd une partie de son trésor et la justice est rétablie. L’histoire est claire. Elle donne envie d’applaudir.

Nous retrouvons ce plaisir dans les univers de Disney ou de Marvel : un héros, une injustice visible, un adversaire auquel faire payer le mal, puis la délivrance. Ces récits ont leur beauté. Mais lorsqu’ils deviennent notre manière de penser l’économie, ils peuvent nous éviter l’essentiel. Combien peut-on prélever ? Sur quoi ? Que devient une recette annoncée si les comportements changent ? Comment financer durablement une promesse ? Qui produit ce qui doit ensuite être partagé ?

Une entreprise fait face à des contraintes, des conflits et des responsabilités que le partage entre gentils et méchants ne permet pas de comprendre. Il en va de même d’une économie. Transformer ces questions en spectacle moral donne un avantage à celui qui promet la délivrance et laisse les calculs à d’autres. Le citoyen peut alors recevoir un rôle gratifiant sans avoir à examiner les conséquences de son programme.

C’est ainsi que je comprends l’exploitation politique de l’infantilité. On offre la satisfaction d’être juste avant le travail nécessaire pour savoir si l’on agit justement. La promesse d’obtenir davantage en faisant moins rencontre une attente ; celui qui demande un effort de compréhension devient le gêneur. Obertone reproche d’ailleurs à la droite de n’avoir pas su opposer à cette offre une pensée assez construite, capable de ramener les jeunes vers la réalité, l’effort et la maturité.

J’ai retrouvé ce refus de l’examen dans des discussions qui ne concernaient pas l’économie. Un jour, j’ai demandé pourquoi la protection des droits de l’homme ne s’étendait pas, dans les mêmes termes, aux personnes à naître. On m’a répondu par la situation d’une femme enceinte à la suite d’un viol. Cette situation tragique mérite évidemment d’être considérée. Mais son évocation ne répondait pas, à elle seule, à toute la question du statut de l’être humain avant sa naissance, ni à celle des autres motifs d’avortement.

J’aurais voulu pouvoir discuter des distinctions, des principes et des conséquences. L’échange s’est fermé sur l’accusation de catholicisme extrémiste. Ma question avait suffi à me désigner. Ce qui m’a marqué est cette impossibilité de poursuivre le raisonnement : un cas chargé d’une émotion immense semblait régler l’ensemble du sujet, et demander à comprendre devenait une faute.

Je ne peux pas déduire de cette réponse ce que mon interlocuteur pensait du viol lui-même. Je peux en revanche dire ce que j’ai vécu : une question morale avait été écartée par une condamnation de celui qui la posait. C’est ce mécanisme qui m’intéresse ici. Que reste-t-il de la philosophie lorsque certaines questions deviennent interdites avant même qu’on ait essayé de les formuler ?

Une autre fois, j’ai invité une équipe de jeunes adultes à retirer la tétine de leur bouche et à devenir adultes. La formule était rude. Elle exprimait mon exaspération devant l’attente permanente d’une prise en charge. Elle a surtout suscité de nouvelles accusations de fascisme et d’extrémisme. Aujourd’hui, je préfère poser la question plus directement : quelle part de notre existence acceptons-nous réellement de prendre en charge, et que faisons-nous lorsqu’aucune autorité ne vient résoudre la difficulté ?

Obertone montre combien la dépendance peut être entretenue. Dans un groupe, répéter les bonnes formules, afficher la bonne radicalité et parler avec assurance procurent de la reconnaissance. Dans les mouvements lycéens qu’il évoque, il voit des personnalités récompensées pour leur aptitude à reprendre les discours des partis, notamment de LFI. L’obéissance peut donner une réputation de courage. Il devient alors coûteux de réfléchir autrement : on risque de perdre sa place avant même d’avoir trouvé ses propres mots.

Les réseaux sociaux renforcent cette pression. Ils permettent de vivre longtemps dans un monde où l’image de soi et l’approbation immédiate occupent presque toute la place. Obertone déplace pourtant la question des outils vers celle des contenus et de l’offre intellectuelle. Interdire ne suffit pas à donner le goût du réel. Il faut proposer quelque chose qui mérite qu’on quitte la répétition et le spectacle.

Il rappelle aussi que l’agacement devant la jeunesse n’est pas nouveau. Il cite Konrad Lorenz et ses réactions devant Daniel Cohn-Bendit à l’époque de Mai 68. Cette remarque me paraît utile : elle empêche de prendre chaque conflit entre générations pour une catastrophe entièrement inédite. La question actuelle est plus précise. Notre société aide-t-elle encore à passer de l’inconséquence à la responsabilité, ou organise-t-elle les moyens de remettre indéfiniment ce passage à plus tard ?

Je mesure, en écoutant cet entretien, combien mon éducation et mes attentes diffèrent de celles de certains jeunes adultes que j’ai rencontrés. Je n’en conclus pas qu’une génération entière serait incapable de penser. Je m’interroge sur une difficulté à grandir que nos institutions, nos habitudes et nos récits politiques peuvent prolonger. Lorsque quelqu’un d’autre doit toujours pourvoir, arbitrer et réparer, la liberté finit par devenir un mot que l’on défend sans beaucoup l’exercer.

Le rapprochement avec Demolition Man donne à cette inquiétude une image saisissante. Dans le film, une société aseptisée contrôle minutieusement les citoyens les plus dociles, tout en étant dépassée par le retour d’une violence qu’elle ne comprend plus. Obertone y reconnaît notre tentation de supprimer le risque, l’inconfort et toute expérience négative. Derrière la peur de la violence se dessine une peur de l’événement, de la liberté et finalement de la vie.

Cette idée traverse aussi ses propos sur la souffrance et l’euthanasie. Il voit dans la volonté d’effacer toute douleur un prolongement de la domestication, jusqu’à appliquer à l’homme une logique qu’il rapproche de celle des animaux domestiques. Sa position est sévère. Elle s’appuie sur une conviction : l’indépendance comporte des risques et l’épreuve participe à l’accomplissement. Une vie entièrement protégée de ce qui pourrait la blesser perdrait aussi quelque chose de sa liberté.

L’autonomie nous expose à l’erreur. Elle demande de décider sans garantie, d’affronter un échec, de reconnaître une responsabilité. Nous aimerions parfois conserver le titre d’homme libre et confier à d’autres le coût de cette liberté. C’est là que son analyse me paraît féconde : elle ramène une question politique à des comportements que chacun peut examiner dans sa propre vie.

Elle éclaire également la place qu’il donne aux victimes de violence. Il dénonce leur effacement lorsqu’elles dérangent un récit idéologique, l’usage de l’accusation de racisme pour empêcher certaines discussions, les défaillances de la justice et les effets de l’impunité. Les chiffres qu’il avance et les liens qu’il établit entre immigration et violence lui appartiennent. Ce qui retient ici mon attention est son exigence de regarder les conséquences humaines avant de protéger une explication du monde.

Il décrit une confiance qui s’effondre lorsque les paroles publiques se séparent des conduites privées : on célèbre la coexistence, puis l’on évite certains quartiers et l’on protège ses enfants par ses propres choix. Cette double pensée permet de conserver un discours confortable tout en adaptant sa vie à ce qu’on refuse de nommer. On comprend alors pourquoi il insiste autant sur la nécessité de regarder le réel en face.

Sa critique de l’État atteint aussi ceux qui attendent un sauveur politique. Nous pouvons passer des années à commenter l’actualité, voter, nous indigner, puis espérer qu’un chef accomplisse enfin ce que personne n’a commencé. Obertone rappelle qu’un chef peut orienter et galvaniser ; il lui faut des personnes capables d’agir. Déposer toutes les clefs entre ses mains nous condamne à dépendre de ce qu’il en fera.

Cette remarque me semble particulièrement importante pour ceux d’entre nous qui approuvent son diagnostic. L’indignation répétée peut devenir une habitude aussi passive que l’attente d’une aide. Si nous jugeons la situation grave, il faut bien que cela change quelque chose à nos actes.

L’entretien contient heureusement autre chose que des motifs d’inquiétude. Obertone reconnaît une jeunesse attachée à la transmission, consciente de venir après d’autres et disposée à s’inscrire dans une histoire. À propos des rassemblements de la visite de Léon XIV évoqués avec Sévillia, il souligne le calme, la joie et cette continuité retrouvée. Cela compte dans son regard : les jeunes ont aussi des capacités de fidélité, d’engagement et de responsabilité qu’il faut savoir reconnaître.

Il admire chez Jeanne d’Arc la force de conviction qui rend à des hommes découragés la possibilité d’agir. Mais il pose aussitôt la question de ceux qui seraient aujourd’hui capables de répondre à cet appel. Attendre une figure providentielle ne nous dispense de rien. Même la foi appelle une participation. Dans la formule qu’il reprend, « Bataillez et Dieu donnera la victoire », il insiste sur le premier verbe.

Son appel se précise dans la vie ordinaire : la famille, le quartier, le village, l’éducation, la transmission, les engagements dont les effets se voient. Il accorde à ce travail une importance bien supérieure au commentaire publié sur un réseau social. Nous avons souvent plus de prise sur cet espace proche que nous ne voulons l’admettre. Y faire quelque chose de juste demande moins de proclamations et davantage de constance.

C’est aussi dans cet esprit que je reçois ses propos sur l’honneur. Nous ne savons pas toujours si nous réussirons. Nous pouvons essayer de nous conduire dignement, de laisser un exemple, de transmettre un peu plus que nos plaintes. Léonidas avait des hommes avec lui. Aucune volonté isolée ne fait toute l’histoire. Il faut des personnes qui prennent leur part, et cette possibilité reste ouverte à chacun.

J’ai aimé également sa défense du rire, de l’esprit gaulois et de cette liberté de ton que notre désir de tout régler menace d’appauvrir. Il rappelle jusque dans les soins palliatifs la valeur d’un rire partagé face au malheur. La lucidité peut avoir cette chaleur. Elle aide à vivre avec ce que nous ne maîtrisons pas, sans nous enfermer dans la peur.

C’est cette possibilité que j’aimerais faire entendre à un lecteur qui se sentirait visé par les critiques d’Obertone. Vous pouvez vouloir davantage de justice, tenir à la solidarité et contester une organisation économique. Mais vos convictions méritent mieux qu’un discours récité. Elles méritent que vous connaissiez leurs raisons, leurs limites et leurs conséquences. Pouvez-vous entendre une objection sans réduire celui qui la formule à une identité infamante ? Pouvez-vous reconnaître une contrainte sans y voir aussitôt une oppression ? Pouvez-vous vouloir une liberté dont vous accepteriez aussi la charge ?

Ces questions me paraissent plus utiles que les injures que nous échangeons. Elles rendent au désaccord sa place et à chacun sa capacité de penser. Elles donnent aussi un sens à cette remarque de ma professeure : oui, réfléchir peut faire mal. Mais il y a une satisfaction à comprendre par soi-même, à corriger une erreur, à pouvoir répondre de ce que l’on affirme. Quelque chose en nous devient alors plus libre.

Voilà ce que cet entretien m’a apporté. Il a donné une cohérence à des réactions qui m’avaient longtemps laissé perplexe, et des mots à une dépendance que je retrouvais jusque sous les apparences de la révolte. Il m’a aussi rassuré : d’autres voient ces contradictions, les analysent et cherchent une issue. Leur présence aide à continuer la discussion sans renoncer à ce que l’on pense.

La France Demolition Man est certainement un livre à lire. Je ne l’ai pas encore lu ; l’entretien m’en a donné le désir. Les propos de Laurent Obertone éclairent ce que j’observe chez bon nombre de jeunes et de jeunes adultes. Une part de leurs réactions reste difficile à comprendre sans adopter au moins une partie de sa perspective. J’aimerais que cette lecture puisse être, pour ceux qui la contestent d’avance, l’occasion d’une question nouvelle. Nous avons tous intérêt à savoir si nos opinions nous aident à devenir libres ou nous apprennent seulement à mieux attendre.

Alexandre Vialle


L'article sur Boulevard Voltaire : On a donné les clés de notre vie à l’État. Laurent Obertone livre un entretien coup de poing dont il a l'habitude. Pour réveiller les endormis.

L’entretien sur la chaîne YouTube de Boulevard Voltaire : Laurent Obertone : les FRANÇAIS sont-ils des ASSISTÉS ?

La France Demolition Man, Laurent Obertone
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