Poème : Les Écrans

Dans la ville où le verre a remplacé les cieux,
Chaque homme porte en lui sa petite lumière ;
Un astre froid lui luit au fond de la paupière
Et verse un jour livide en ses songes fiévreux.
La foule va, courbée en un silence étrange,
Consultant son reflet dans un miroir sans tain ;
Chacun parle au désert d’un invisible essaim,
Et croit toucher le monde alors qu’il s’en éloigne.
Ô progrès ! sombre dieu couronné de métal,
Tu promis le loisir, la science et l’espace ;
Mais tu fis de nos jours une éternelle chasse,
Et de chaque repos un remords digital.
Les machines savent nos désirs les plus vils,
Le parfum convoité, la peur, l’impatience ;
Elles comptent nos pas, prédisent nos silences,
Et nous vendent demain sous des écrans dociles.
Partout l’image règne, insolente et sacrée ;
La beauté se marchande au poids de ses regards ;
Le malheur lui-même, apprêté comme un art,
Mendie un peu d’amour dans la foule adorée.
La parole, autrefois lente comme un encens,
S’envole désormais plus légère qu’une écume ;
Elle éclate, elle accuse, elle blesse, elle fume,
Puis meurt avant d’avoir rencontré le présent.
Nous savons tout, dit-on. Cependant notre âme,
Sous l’avalanche immense et stérile des faits,
Ressemble à quelque autel que nul dieu ne refait,
Où tremble encore un peu d’une ancienne flamme.
Jamais tant de visages ne furent rapprochés ;
Jamais tant de vivants ne parurent si seuls.
Nous avançons, drapés dans nos lumineux linceuls,
Parmi des paradis soigneusement cachés.
Et lorsque vient la nuit, chacun, pauvre Narcisse,
Cherche dans son écran la preuve d’exister ;
Mais le verre ne sait ni répondre ni rester,
Et rend à son désir son propre précipice.
Alors je songe au ciel, vaste, inutile et noir,
Que nul câble ne tient, que nul chiffre ne classe ;
J’y cherche encore un lieu que la machine efface,
Une étoile sans prix, un silence sans miroir.
Alexandre Vialle