Conte : Manu et le poisson
Ce conte s’inspire d’un récit de l’Inde ancienne transmis dans le Śatapatha Brāhmaṇa, un texte védique rédigé en sanskrit et lié aux traditions rituelles de l’Inde ancienne.
Le passage original se trouve dans le premier livre de ce texte. Il raconte l’histoire de Manu, figure primordiale de l’humanité, averti par un poisson de l’arrivée d’un grand déluge. Le récit appartient à un monde religieux très ancien, antérieur aux grandes versions puraniques où le poisson sera plus tard identifié à Matsya, avatar de Vishnou.
La date exacte du Śatapatha Brāhmaṇa demeure discutée, mais il appartient à la littérature védique ancienne, généralement située dans le Ier millénaire avant notre ère. La version proposée ici est une adaptation libre en forme de conte français, inspirée de la traduction anglaise ancienne de Julius Eggeling, tout en conservant les grandes étapes du récit : l’avertissement, le navire, le déluge, la survie de Manu, puis le recommencement de l’humanité.

Il y avait autrefois, aux premiers âges du monde, un homme nommé Manu. Il était sage, attentif aux signes, respectueux des rites, et son cœur n’était point fermé aux plus petites créatures.
Un matin qu’on lui avait apporté de l’eau pour se laver les mains, selon l’usage des anciens temps, il aperçut dans le creux de ses paumes un petit poisson, si faible et si menu qu’un enfant l’eût pris pour une goutte vivante.
Mais ce poisson parla.
— Garde-moi, dit-il, élève-moi, et je te sauverai.
Manu, qui n’était pas homme à se moquer des merveilles, lui répondit :
— De quoi donc pourrais-tu me sauver, toi qui tiens tout entier dans ma main ?
Le poisson dit :
— Un grand déluge viendra. Les eaux monteront sur la terre, et elles emporteront toutes les créatures. Si tu me protèges aujourd’hui, je te protégerai quand viendra cette heure.
Manu considéra le petit poisson, et vit qu’il ne demandait point secours avec ruse, mais avec vérité.
— Comment dois-je t’élever ? demanda-t-il.
Le poisson répondit :
— Tant que nous sommes petits, nous courons grand péril, car le gros poisson mange le petit. Mets-moi d’abord dans une jarre. Quand je serai trop grand pour la jarre, tu creuseras une fosse et tu m’y placeras. Quand je serai trop grand pour la fosse, tu me conduiras jusqu’à la mer. Là seulement, je serai hors d’atteinte.
Manu fit comme il avait été dit. Il mit le poisson dans une jarre, et le poisson grandit. Bientôt la jarre ne put plus le contenir. Alors Manu creusa une fosse, l’emplit d’eau, et y plaça son protégé.
Mais le poisson grandit encore. Il devint fort, large, éclatant, et nul autre poisson ne lui était comparable. Alors Manu le conduisit jusqu’à la mer, comme on mène au loin celui qui ne peut plus demeurer dans la maison où il fut nourri.
Avant de disparaître dans les eaux immenses, le poisson dit à Manu :
— L’année que je t’ai annoncée approche. Construis un navire solide. Quand les eaux se lèveront sur la terre, entre dans ce navire. Je reviendrai vers toi, et je te sauverai.
Manu bâtit donc un navire, non par crainte seulement, mais par obéissance à la parole reçue. Et lorsque vint l’année annoncée, les nuages s’amassèrent, les eaux montèrent, les plaines furent couvertes, les arbres disparurent, les demeures furent englouties, et tout ce qui vivait fut pris dans l’immense confusion du déluge.
Manu entra dans le navire.
Alors, au milieu des eaux sans rivage, le grand poisson parut. Il portait une corne. Manu attacha la corde du navire à cette corne, et le poisson l’entraîna sur les eaux avec une force que nulle tempête ne pouvait vaincre.
Longtemps ils allèrent ainsi, le poisson devant, le navire derrière, et Manu seul entre le ciel obscur et les eaux profondes.
Enfin ils atteignirent la montagne du nord.
Le poisson dit alors :
— Je t’ai sauvé. Attache ton navire à un arbre, mais garde-toi de descendre trop vite. Tant que les eaux demeurent hautes, elles pourraient encore t’emporter. Quand elles baisseront, tu descendras peu à peu.
Manu obéit. Il attacha le navire à un arbre de la montagne et attendit. Les eaux se retirèrent lentement. Alors il descendit, pas à pas, suivant la pente que les hommes appelèrent plus tard la Descente de Manu.
Le déluge avait emporté toutes les créatures, et Manu demeurait seul sur la terre.
Or, celui qui échappe seul à la mort n’a pas encore retrouvé la vie. Manu regarda le monde vide, les terres lavées par les eaux, les chemins sans pas, les foyers sans voix, et il désira une descendance.
Il se consacra donc à l’adoration et aux austérités. Il pria, il veilla, il accomplit les rites qu’il connaissait. Puis il fit une offrande dans les eaux : il y versa du beurre clarifié, du lait aigre, du petit-lait et du caillé.
Une année passa.
Au terme de cette année, une femme naquit de cette offrande. Elle parut comme sortant des eaux mêmes, formée par le rite et par le désir de vie. Lorsqu’elle se leva, du beurre clarifié brillait encore dans l’empreinte de ses pas.
Mitra et Varuna, deux puissances anciennes, la rencontrèrent.
— Qui es-tu ? demandèrent-ils.
Elle répondit :
— Je suis la fille de Manu.
Ils lui dirent :
— Dis plutôt que tu es notre fille.
Mais elle répondit :
— Non. Je suis la fille de celui qui m’a engendrée.
Ils voulurent avoir part à elle. Elle passa pourtant auprès d’eux et vint jusqu’à Manu.
Manu, la voyant approcher, lui demanda :
— Qui es-tu ?
Elle répondit :
— Je suis ta fille.
— Comment peux-tu être ma fille ? demanda Manu.
Elle dit :
— Les offrandes que tu as versées dans les eaux, le beurre clarifié, le lait aigre, le petit-lait et le caillé, c’est par elles que tu m’as engendrée. Je suis la bénédiction née de ton sacrifice. Fais usage de moi dans le rite, et tu deviendras riche en descendance et en troupeaux. Toute bénédiction que tu invoqueras par moi te sera accordée.
Manu comprit alors que la vie ne recommence point par la force seule, ni par le salut d’un seul homme, mais par la parole juste, par l’offrande, par le rite et par la bénédiction.
Il associa donc cette femme au sacrifice. Avec elle, il continua ses prières et ses austérités, désirant que la terre ne demeurât pas vide.
Par elle fut engendrée la race nouvelle, la race de Manu. Et toutes les bénédictions qu’il invoqua par elle lui furent accordées.
Ainsi, après le grand déluge, le monde humain recommença.
Adaptation : Alexandre Vialle