Conte : Noé et les eaux du grand Déluge

DélugeGenèseNoéalliancearc-en-cielarche

Ce conte s’inspire du récit biblique de Noé, tel qu’il est transmis dans le livre de la Genèse, mais aussi de légendes anciennes et de traditions populaires qui ont entouré ce récit au fil des siècles.
La version proposée ici ne cherche donc pas à reproduire exactement le texte biblique. Elle en conserve les grandes étapes : la corruption de la terre, l’ordre donné à Noé de construire l’arche, le sauvetage des vivants, la montée des eaux, la colombe, l’arc-en-ciel et l’alliance. Mais elle adopte volontairement la forme d’un conte français, dans l’esprit des récits anciens, où les images, les merveilles et les leçons morales accompagnent la narration.
Certains détails sont librement inspirés de traditions légendaires et de récits populaires, notamment de la réécriture de Michèle Kahn (Contes et légendes de la Bible), sans en reprendre la forme exacte. L’ensemble a été réécrit pour donner au Déluge biblique la couleur d’un conte merveilleux, grave et lumineux à la fois.

Noé fait sortir une colombe de l’arche. Mosaïque de la basilique Saint-Marc de Venise, XIIe-XIIIe siècle. Domaine public — Creative Commons Public Domain Mark 1.0.
Noé fait sortir une colombe de l’arche. Mosaïque de la basilique Saint-Marc de Venise, XIIe-XIIIe siècle. Domaine public — Creative Commons Public Domain Mark 1.0.

La terre devenue mauvaise

Il y avait autrefois, dans les premiers âges du monde, un homme nommé Noé. Il descendait de ces anciens patriarches qui vivaient de longues années sous le regard de Dieu, et qui gardaient encore, dans leur mémoire, le souvenir du jardin perdu.

Noé était un homme juste. Il ne marchait point avec les violents, ne prêtait point l’oreille aux menteurs, et ne tournait point son cœur vers les idoles du plaisir. Sa maison était simple, sa parole droite, son travail patient. Il cultivait la terre, veillait sur les siens, et levait souvent les yeux vers le ciel, comme font ceux qui savent que la vie ne leur appartient pas tout entière.

Mais autour de lui, le monde s’était corrompu.

Les hommes étaient devenus durs les uns pour les autres. Le fort écrasait le faible ; le riche fermait sa porte au pauvre ; le frère jalousait son frère ; le voisin convoitait le champ de son voisin. On ne respectait plus ni la vieillesse, ni l’enfance, ni la parole donnée. Chacun voulait être servi, personne ne voulait servir. La terre, qui avait été confiée aux hommes comme un jardin à garder, était devenue pour eux une proie à disputer.

Alors Dieu regarda la terre, et Il vit qu’elle était pleine de violence.

Il appela Noé et lui dit :

— Noé, la terre s’est remplie d’injustice. Les hommes ont oublié la bonté, et leur cœur s’est éloigné de moi. Voici que je vais faire venir sur le monde les eaux du grand Déluge. Mais toi, parce que tu es resté droit au milieu d’un peuple courbé, tu construiras une arche de bois solide. Tu l’enduiras de poix au-dedans et au-dehors, afin que les eaux ne puissent l’entamer. Tu y entreras avec ta femme, tes fils et les femmes de tes fils. Tu y feras entrer aussi les animaux, afin que la vie ne disparaisse pas de dessus la terre.

Noé inclina la tête et répondit :

— Seigneur, ce que vous commandez, je le ferai.

Et dès le lendemain, il se mit à l’ouvrage.

L’arche sur la terre sèche

On vit alors une chose étrange : un homme bâtissait un grand navire loin de la mer.

Les passants s’arrêtaient, riaient, levaient les bras, appelaient leurs voisins.

— Voyez Noé ! disaient-ils. Il prépare un bateau pour naviguer sur la poussière.

D’autres ajoutaient :

— Peut-être attend-il que les montagnes deviennent des vagues !

Mais Noé ne répondait point par la colère. Il continuait son travail. Il choisissait les poutres, ajustait les planches, frappait le bois, montait les cloisons, ouvrait les fenêtres et préparait les lieux où les bêtes pourraient reposer.

Le soir, quand le soleil descendait derrière les collines, il disait encore aux hommes :

— Changez vos cœurs. Il est encore temps. Le ciel patiente, mais il ne patiente pas toujours.

Ils riaient davantage.

— Le ciel ? disaient-ils. Le ciel est loin. La terre est à nous.

Noé soupirait, car il n’était point heureux de leur perte. Il aurait voulu les sauver tous. Mais nul ne peut forcer un cœur qui s’est fermé lui-même.

Les années passèrent ainsi. L’arche grandit, large comme une maison de roi, haute comme une colline, profonde comme une grange où l’on aurait voulu enfermer l’espérance du monde. Les enfants qui avaient ri devinrent des hommes ; les hommes qui avaient ri devinrent vieux ; et toujours Noé bâtissait.

Enfin l’arche fut achevée.

Alors le ciel, qui jusque-là avait gardé son silence, commença de changer de visage.

L’entrée des vivants

Un matin, l’air devint lourd. Les oiseaux volèrent bas, les bœufs levèrent la tête, les brebis se serrèrent les unes contre les autres. Le vent, qui d’abord n’était qu’un souffle, passa sur les arbres comme une main inquiète.

Noé comprit que l’heure était venue.

Il appela sa femme, ses trois fils, Sem, Cham et Japhet, et les femmes de ses fils. Tous entrèrent dans l’arche avec gravité, car ils savaient qu’ils quittaient le monde ancien sans savoir encore quel monde les attendait.

Puis les animaux vinrent.

Ils ne vinrent point en tumulte, mais comme si une sagesse secrète les conduisait. Le lion marcha auprès de la lionne sans rugir. Le loup suivit la louve sans montrer les dents. Les colombes se posèrent près des fenêtres ; les chèvres cherchèrent la paille ; les bœufs soufflèrent doucement ; les brebis tremblèrent un peu ; les chevaux frappèrent le sol de leurs sabots ; les chats se glissèrent dans les coins ; les chiens regardèrent Noé comme s’ils lui demandaient déjà leur tâche.

On raconte que les anges eux-mêmes guidaient les bêtes, afin qu’aucune créature nécessaire au recommencement ne fût oubliée.

Noé avait préparé des grains pour les oiseaux, du foin pour les troupeaux, des fruits secs, des racines, des feuilles, des herbes, des semences, et tout ce que la terre donne à ceux qui savent la travailler. Il avait aussi gardé quelques sarments de vigne, quelques rameaux d’olivier, quelques graines précieuses, afin que le monde, après les eaux, ne fût pas seulement sauvé, mais reverdi.

Lorsque tous furent entrés, la porte de l’arche se ferma.

Et ce ne fut pas la main d’un homme qui la ferma.

Les eaux du Déluge

Alors la pluie commença.

D’abord, ce furent de grosses gouttes espacées, qui frappaient la poussière et la changeaient en boue. Puis elles devinrent plus nombreuses, plus pressées, plus dures. Bientôt le ciel entier sembla se rompre.

Les nuages descendirent si bas qu’on eût dit qu’ils voulaient toucher la terre. Le tonnerre roulait de montagne en montagne. Les éclairs ouvraient la nuit comme une étoffe déchirée. Les sources jaillirent des profondeurs, les ruisseaux sortirent de leur lit, les fleuves franchirent leurs rives, et la mer elle-même sembla se souvenir qu’elle avait autrefois couvert le monde.

Les hommes coururent vers les hauteurs. Ils appelaient, criaient, tendaient les bras. Mais les eaux montaient plus vite que leurs pas. Elles couvrirent les chemins, les champs, les maisons, les arbres, les collines. Tout ce qui avait paru solide devint fragile ; tout ce qui avait paru grand devint petit.

L’arche, elle, se souleva.

Elle quitta la terre sans voile, sans rame, sans gouvernail. Elle ne cherchait point sa route, car Dieu la portait. Elle montait avec les eaux, tandis que disparaissait sous elle le monde ancien.

Il plut quarante jours et quarante nuits.

Dans l’arche, on n’entendait plus que le bruit des eaux, le souffle des bêtes, le craquement du bois et parfois la prière de Noé. La lumière du jour était voilée. Le soleil semblait perdu, la lune cachée, les étoiles absentes. Pourtant, au cœur de cette obscurité, une petite clarté demeurait : c’était celle de la confiance.

Car l’arche n’était pas seulement un refuge. Elle était une promesse enfermée dans le bois.

La patience dans l’arche

Les jours furent longs.

Noé et ses fils donnaient à chaque bête sa nourriture. Sem veillait sur les troupeaux paisibles ; Cham portait les grains aux oiseaux ; Japhet préparait la litière des animaux rampants et des bêtes plus discrètes ; Noé passait de l’un à l’autre, parlant doucement aux plus craintifs, calmant les plus impatients, secourant les plus faibles.

Il y avait des bêtes qui mangeaient au lever du jour, d’autres à la nuit venue. Il y en avait qui dormaient longtemps, d’autres qui s’agitaient sans cesse. Les unes réclamaient de l’eau fraîche, les autres des feuilles tendres ; certaines ne voulaient que des graines, d’autres attendaient les fruits.

On raconte qu’une pierre claire, suspendue dans l’arche, aidait Noé à connaître les heures. Quand elle devenait pâle, c’était le jour ; quand elle brillait doucement, c’était la nuit. Ainsi, même lorsque le ciel demeurait fermé, l’ordre n’était pas tout à fait perdu.

Noé se fatiguait beaucoup. Ses mains devenaient lourdes, ses jambes douloureuses, ses yeux pleins de sommeil. Mais il ne se plaignait pas. Il savait que sauver la vie n’est pas toujours une œuvre éclatante. Le plus souvent, c’est une tâche humble, recommencée chaque matin, poursuivie chaque soir, sans applaudissement et sans repos.

Enfin, au bout de quarante jours, la pluie cessa.

Mais les eaux ne se retirèrent pas aussitôt. Longtemps encore, l’arche vogua sur la face du monde noyé. Elle passait au-dessus des vallées, des forêts, des chemins, des tombeaux, des palais et des pauvres cabanes. Tout était devenu silence.

Puis, lentement, les eaux commencèrent à baisser.

Un jour, l’arche s’arrêta sur les montagnes d’Ararat.

Le corbeau et la colombe

Noé attendit encore, car il savait qu’il ne faut pas demander trop tôt à la terre ce qu’elle n’est pas prête à donner.

Après de nombreux jours, il ouvrit la fenêtre de l’arche et lâcha un corbeau. L’oiseau sortit, battit l’air de ses ailes sombres, tourna longtemps au-dessus des eaux, puis alla et vint sans rapporter de nouvelle certaine.

Noé attendit encore.

Puis il prit une colombe entre ses mains. Elle était douce, légère, tremblante comme une pensée pure. Il la porta jusqu’à la fenêtre et lui dit :

— Va, petite messagère. Dis-nous si la terre peut recevoir nos pas.

La colombe s’envola. Mais elle ne trouva ni branche, ni toit, ni pierre sèche où poser ses pattes. Elle revint vers Noé, qui tendit la main et la reprit dans l’arche.

Sept jours plus tard, il la lâcha de nouveau.

Cette fois, elle revint vers le soir, tenant dans son bec une feuille d’olivier toute fraîche.

Alors Noé sut que les eaux avaient baissé, que les arbres respiraient encore, et que la terre, bien que blessée, n’était pas morte.

Il attendit encore sept jours, puis il lâcha la colombe une troisième fois. Elle ne revint plus.

Noé comprit qu’elle avait trouvé un lieu où vivre.

Alors il ouvrit l’arche.

L’alliance

Lorsque Noé posa le pied sur la terre, il ne poussa point de cri de victoire. Il regarda autour de lui, et son cœur se serra.

La terre était nue. Les champs avaient disparu sous la boue, les arbres portaient les marques des eaux, les pierres luisaient comme des os lavés par la pluie. Le monde était sauvé, mais il était pauvre, silencieux, recommençant.

Noé pleura.

Puis il bâtit un autel et rendit grâce à Dieu, non parce que tout était facile, mais parce que la vie demeurait possible.

Alors Dieu parla dans le secret du ciel et dit :

— Je ne maudirai plus la terre à cause de l’homme. Tant que durera le monde, les semailles et la moisson, le froid et la chaleur, l’été et l’hiver, le jour et la nuit ne cesseront point.

Et Dieu plaça dans les nuées un arc immense, fait de couleurs que nul pinceau humain n’aurait su mêler ainsi. Il y avait là le rouge du feu, l’or du matin, le vert des feuilles revenues, le bleu des eaux apaisées, et des nuances si fines qu’elles semblaient appartenir déjà au paradis.

Noé leva les yeux.

L’arc-en-ciel ne parlait pas comme parlent les hommes, mais il disait pourtant une chose que les hommes devaient retenir : le monde n’est pas donné pour être dévoré, mais pour être gardé ; la vie n’est pas un bien à gaspiller, mais une alliance à respecter.

La vigne et la leçon du vin

Après cela, Noé se remit au travail.

Il retourna la terre, traça des sillons, planta des semences, releva ce qui pouvait l’être. Parmi les plantes qu’il avait sauvées dans l’arche se trouvait la vigne. Il en prit un jeune sarment et le planta sur une pente bien exposée au soleil.

La vigne grandit. Elle poussa des feuilles tendres, puis de petites grappes, puis des raisins lourds, dorés et sucrés. Noé s’en réjouit, car il y voyait un signe de bénédiction. De ces raisins, il fit du vin.

Mais le vin, qui peut réjouir le cœur de l’homme, peut aussi l’égarer lorsqu’il n’est plus reçu avec mesure.

Un jour, Noé en but plus qu’il ne convenait. Sa tête s’alourdit, sa parole s’éteignit, et il s’endormit dans sa tente, découvert, sans garder la dignité qui avait été la sienne au temps de l’épreuve.

L’un de ses fils le vit et se moqua. Mais les deux autres prirent un manteau, marchèrent à reculons pour ne point regarder la nudité de leur père, et le couvrirent avec respect.

L’ivresse de Noé, par Berthold Furtmeyr. Bible en allemand, Munich, Bayerische Staatsbibliothek. Wikimedia Commons — Poissons1957 — CC BY-SA 4.0.
L’ivresse de Noé, par Berthold Furtmeyr. Bible en allemand, Munich, Bayerische Staatsbibliothek. Wikimedia Commons — Poissons1957 — CC BY-SA 4.0.

Ainsi le conte enseigne que le juste lui-même demeure fragile. Celui qui a traversé les grandes eaux peut encore trébucher sur la terre sèche. Il ne suffit pas d’avoir été sauvé du Déluge ; il faut encore apprendre à vivre après lui.

Noé vécut de longues années. Il vit les arbres repousser, les troupeaux se multiplier, les enfants naître sous le ciel redevenu clair. Et lorsque l’arc-en-ciel paraissait dans la pluie, les hommes se souvenaient qu’un monde avait fini, qu’un autre avait commencé, et que la bonté de Dieu avait laissé à la terre une nouvelle chance.

Les fils de Noé et le partage du monde

Les années passèrent, et les fils de Noé eurent à leur tour des fils, puis des petits-fils. La terre, qui avait été silencieuse après les eaux, recommença d’entendre des voix d’enfants, des pas de troupeaux, des chants de moissonneurs et le bruit des outils dans les champs.

Sem, Cham et Japhet ne demeurèrent pas toujours auprès de la tente de leur père. Car la terre était vaste, et Dieu ne l’avait pas sauvée pour qu’elle restât vide.

Sem marcha vers les pays du soleil ancien, là où les grands fleuves nourrissent les plaines, là où les bergers suivent les pâturages, là où les hommes lèvent les yeux vers les étoiles du désert. De sa lignée devaient naître des peuples de parole, de mémoire et d’alliance.

Cham descendit vers les terres chaudes, vers les vallées fertiles, vers les royaumes baignés de lumière, vers l’Égypte aux eaux puissantes, vers les terres de Canaan, vers les contrées du midi où la vie pousse avec force sous le regard du soleil.

Japhet s’éloigna vers les montagnes, les rivages, les îles et les pays du vent. Sa descendance habita les terres ouvertes, les bords de la mer, les passages du nord et de l’occident, là où les peuples se répandent comme des branches nouvelles au bout d’un vieil arbre.

Ainsi les fils de Noé se séparèrent, non comme des ennemis, mais comme les trois rameaux d’une même souche. Chacun porta avec lui une part de la mémoire du Déluge : la peur des eaux, la reconnaissance du salut, et le signe lumineux de l’arc-en-ciel.

Et quand leurs enfants demandèrent pourquoi les hommes vivent en tant de pays, parlent tant de langues et portent tant de noms, les anciens répondirent :

— Nous venons tous d’une même arche. Les chemins nous ont séparés, mais la vie nous fut rendue ensemble.

C’est pourquoi, longtemps après Noé, les peuples purent oublier qu’ils étaient frères. Mais l’arc-en-ciel, lui, ne l’oublia jamais.

Adaptation : Alexandre Vialle