Conte : Nanabozho et l’Île de la Tortue
Ce conte s’inspire d’un récit transmis dans les traditions orales des peuples anishinaabe, notamment ojibwés, autour des Grands Lacs d’Amérique du Nord.
Ce récit me touche d’autant plus que j’ai moi-même vécu quelque temps dans cette région, à Menomonie, dans le Wisconsin. À Menomonie High School, lors d’un cours de dessin avec Mrs Sally Rogers, nous avions rencontré des Amérindiens de la région, dont certains parlaient d’ailleurs très bien français. Ils nous avaient invités à dessiner leurs symboles sur des plaques de cuivre, en nous expliquant leur sens profond. J’avais alors choisi la tortue, dont j’ai gardé le souvenir comme d’un symbole éminent de la terre.
Dans le récit de Nanabozho, le monde a été recouvert par les eaux. Nanabozho, figure à la fois humaine, spirituelle et créatrice, survit avec quelques animaux. Pour que la terre renaisse, il faut qu’un être vivant plonge jusqu’au fond des eaux et rapporte un peu de boue.
Le récit explique ainsi la naissance de l’Île de la Tortue, nom donné par plusieurs peuples autochtones d’Amérique du Nord à la terre habitée. La version proposée ici est une adaptation libre en forme de conte français, respectueuse des grandes étapes du récit traditionnel, sans prétendre remplacer les versions transmises par les communautés elles-mêmes.

Nanabozho recevant du rat musqué le petit reste de terre, au-dessus des eaux, tandis que la Grande Tortue s’offre pour porter le monde nouveau.
Il y avait une fois, en un temps si ancien que les vieillards eux-mêmes n’en tenaient plus le compte, un monde couvert de forêts, de prairies, de rivières et de lacs clairs comme le regard des enfants. Les bêtes y allaient selon leur nature : l’ours dans les bois, le castor près des eaux, le loup sur les chemins secrets, et les oiseaux dans les airs.
Mais il arriva qu’un grand malheur tomba sur la terre.
Les pluies vinrent d’abord doucement, comme viennent les choses qu’on ne craint point. Puis elles grossirent, et les rivières sortirent de leur lit. Les lacs montèrent par-dessus leurs rives. Les vallées furent remplies, les collines disparurent, et bientôt les montagnes elles-mêmes ne montrèrent plus leur cime.
Alors il n’y eut plus de terre nulle part.
Le monde entier n’était qu’une grande eau grise, profonde et sans chemin.
Au milieu de ces eaux flottait Nanabozho. C’était un être singulier, plus sage que les hommes quand il écoutait son cœur, plus enfant que les enfants quand il suivait son caprice. Il connaissait le langage des bêtes, le bruit du vent, le murmure des feuilles, et bien des choses encore que les hommes ont oubliées depuis.
Il n’était pas seul. Autour de lui nageaient ou flottaient quelques animaux qui avaient échappé au déluge : le castor, la loutre, le plongeon, le canard, le rat musqué, et la grande tortue, qui portait sur son dos une patience plus ancienne que les pierres.
Ils allaient ainsi, sans savoir où aller, car il n’y avait plus ni rive, ni arbre, ni feu, ni sentier.
Nanabozho regarda tout autour de lui, et son cœur se serra.
— Hélas ! dit-il, si toute la terre est perdue, où poserons-nous nos pieds ? Où les arbres pousseront-ils ? Où les enfants des hommes feront-ils leurs cabanes ? Où les bêtes auront-elles leurs demeures ?
Les animaux ne répondirent point. Ils étaient las, et la grande eau leur faisait peur.
Alors Nanabozho demeura longtemps pensif. Enfin il dit :
— Peut-être la terre n’est-elle pas morte tout à fait. Peut-être en reste-t-il un peu, bien bas, au fond des eaux. Si quelqu’un pouvait descendre jusque-là et en rapporter seulement une poignée, nous pourrions recommencer le monde.
À ces paroles, tous les animaux se regardèrent.
Le plongeon, qui était fier de savoir disparaître sous l’eau, s’avança le premier.
— Je descendrai, dit-il. Je suis fait pour les profondeurs.
Il prit son élan, replia ses ailes et plongea.
On attendit.
On attendit encore.
L’eau demeurait close au-dessus de lui, et Nanabozho commençait à craindre qu’il ne revînt jamais. Enfin le plongeon reparut, pâle et tremblant.
— Je suis descendu aussi bas que j’ai pu, dit-il, mais l’eau est trop profonde. Je n’ai point touché le fond.
Alors le castor s’avança.
— Laissez-moi faire, dit-il. J’ai les dents fortes, la poitrine large, et je connais mieux que personne les ouvrages de l’eau.
Il frappa la surface de sa queue et disparut.
Il resta longtemps sous l’eau. Quand il remonta, il soufflait avec peine, et ses yeux étaient pleins d’ombre.
— Je n’ai rien rapporté, dit-il. Le fond est plus loin que ma force.
La loutre voulut tenter à son tour. Elle était souple, vive et courageuse. Elle descendit en tournoyant, comme une flèche noire dans l’eau froide. Mais elle revint les pattes vides.
— J’ai cru toucher quelque chose, dit-elle, mais la profondeur m’a chassée avant que je puisse saisir la terre.
Alors tous devinrent silencieux.
Le canard baissa le bec. Le plongeon secoua tristement ses plumes. Le castor détourna la tête. On eût dit que le monde était perdu pour toujours.
C’est alors qu’une petite voix se fit entendre.
— Moi, dit le rat musqué, je veux essayer.
À ces mots, plusieurs animaux eurent peine à ne pas sourire. Le rat musqué était petit. Il n’avait ni la force du castor, ni l’adresse de la loutre, ni la science du plongeon. Mais il avait dans le cœur une résolution que personne ne voyait.
Nanabozho le regarda avec bonté.
— Petit frère, dit-il, la profondeur est terrible. Ceux qui sont plus forts que vous n’ont pu atteindre le fond.
— Je le sais, répondit le rat musqué. Mais si je ne puis faire beaucoup, je puis du moins donner tout ce que j’ai.
Et sans ajouter une parole, il plongea.
L’eau se referma sur lui.
On attendit.
Le temps parut long comme un hiver sans feu.
Le plongeon penchait la tête. La loutre retenait son souffle. Le castor regardait l’endroit où le rat musqué avait disparu. Nanabozho lui-même ne disait mot.
Enfin, une petite forme remonta lentement à la surface.
C’était le rat musqué.
Il flottait sur le dos, immobile, les yeux clos, presque sans vie. Nanabozho le prit doucement entre ses mains.
— Pauvre petit frère, dit-il, vous avez donné votre force jusqu’à la dernière goutte.
Mais comme il ouvrait l’une de ses pattes, il vit qu’elle tenait quelque chose.
C’était peu de chose : un peu de boue, un reste de terre, si petit qu’un enfant l’eût pris pour rien.
Alors Nanabozho se leva autant qu’on peut se lever sur la grande eau, et son visage s’éclaira.
— Regardez ! dit-il. Le monde n’est pas perdu. Il dort dans cette poignée de terre.
La grande tortue s’approcha alors, lente et grave.
— Posez-la sur mon dos, dit-elle. Je la porterai.
Nanabozho prit la boue avec respect, comme on prend une chose sainte. Il la plaça au milieu du dos de la tortue. Puis il souffla dessus, et les animaux firent cercle autour d’elle.
La petite boue trembla.
Elle s’étendit d’abord comme une feuille mouillée. Puis elle devint plus ferme. Elle s’élargit encore. Elle couvrit le dos de la tortue. Puis elle dépassa sa carapace. Elle grandit vers l’est, vers l’ouest, vers le nord et vers le sud.
Bientôt il y eut une île.
Puis l’île devint grande comme une prairie.
Puis la prairie porta des collines.
Puis les collines appelèrent les forêts.
Les racines descendirent. Les herbes montèrent. Les arbres ouvrirent leurs bras. Les rivières cherchèrent leur pente. Les oiseaux retrouvèrent le ciel, les bêtes retrouvèrent leurs chemins, et Nanabozho posa enfin le pied sur une terre nouvelle.
Cette terre, née d’un peu de boue et portée par la grande tortue, fut appelée l’Île de la Tortue.
Et depuis ce temps-là, disent ceux qui savent encore écouter les anciens récits, le monde repose sur une patience vivante. Il ne doit point son retour aux plus forts, ni aux plus fiers, mais à un petit animal qui descendit plus bas que tous les autres et rapporta dans sa patte de quoi recommencer la création.
C’est pourquoi il ne faut jamais mépriser les petits, ni croire qu’un reste soit inutile.
Car il suffit parfois d’une poignée de terre, d’un dos patient et d’un cœur courageux pour refaire un monde.
Adaptation : Alexandre Vialle