Conte : Les pierres qui devinrent des hommes
Ce conte s’inspire du mythe grec de Deucalion et Pyrrha, transmis par plusieurs auteurs de l’Antiquité, notamment Ovide dans les Métamorphoses. Dans ce récit, Zeus, indigné par la corruption des hommes, décide de faire périr l’humanité sous les eaux. Seuls Deucalion, fils de Prométhée, et son épouse Pyrrha, fille d’Épiméthée et de Pandore, échappent au Déluge.
Après la catastrophe, les deux survivants consultent la déesse Thémis pour savoir comment rendre vie au monde désert. La réponse divine est énigmatique : ils doivent jeter derrière eux les os de leur mère. Comprenant que cette mère est la Terre, et que ses os sont les pierres, ils obéissent. Les pierres jetées par Deucalion deviennent des hommes ; celles jetées par Pyrrha deviennent des femmes.
Cette version grecque du Déluge se distingue fortement des récits de Noé, de Manu ou d’Atrahasis. L’humanité ne renaît pas d’une arche chargée d’animaux, ni d’une famille préservée pour repeupler le monde, mais de la terre elle-même, comme si les hommes portaient en eux la dureté, la mémoire et la permanence de la pierre.

Il y avait autrefois, dans les pays de Grèce, un temps où les hommes avaient oublié qu’ils tenaient la vie d’en haut et la terre d’en bas. Ils bâtissaient de belles villes, dressaient des colonnes blanches au soleil, parlaient de justice dans les places publiques ; mais chacun voulait que la justice commençât toujours chez son voisin, et jamais chez lui.
Les serments étaient légers comme des feuilles sèches. Les pauvres étaient repoussés des portes. Les vieillards donnaient des conseils que personne n’écoutait. Les enfants apprenaient trop tôt à rire de ce qu’ils auraient dû respecter. Ainsi le désordre entra peu à peu dans le monde, non comme un voleur qui brise une serrure, mais comme une poussière qu’on ne balaie point, et qui finit par couvrir toute la maison.
Zeus, qui voyait cela du haut de l’Olympe, assembla les dieux. Il ne parla point d’abord, car les grandes colères se taisent avant d’éclater. Puis il dit que les hommes avaient rempli la terre d’orgueil, de violence et de mensonge, et que, puisqu’ils ne voulaient plus vivre comme des hommes, il fallait que leur siècle finît.
Alors les vents furent lâchés. Les nuées s’amassèrent sur les montagnes. La mer monta comme une bête qui rompt ses liens. Les fleuves sortirent de leurs lits, les fontaines jaillirent des rochers, et la pluie tomba si dru que le ciel semblait se défaire en eau.
Les champs disparurent les premiers. Puis les chemins, les jardins, les autels, les portes des maisons. Les toits devinrent des îles. Les tours ne furent plus que des pierres dressées au milieu des flots. Les hommes crièrent vers les dieux qu’ils avaient négligés ; mais les eaux parlaient plus fort que leurs prières tardives.
Or il vivait en ce temps-là un homme juste nommé Deucalion. Il était fils de Prométhée, celui qui avait trop aimé les hommes et leur avait donné le feu. Prométhée, qui connaissait les volontés du ciel mieux que personne, avait averti son fils de préparer une grande caisse de bois, solide et bien close, afin d’y entrer avec son épouse lorsque les eaux viendraient.
Deucalion n’était point un roi puissant, ni un conquérant, ni un homme riche en troupeaux. Mais il avait gardé dans son cœur cette chose plus rare que l’or : la droiture. Sa femme, Pyrrha, était douce et grave. Elle était fille d’Épiméthée et de Pandore, et portait en elle, comme toutes les filles d’Ève des anciens âges, la mémoire des maux sortis jadis dans le monde et l’espérance demeurée au fond de la jarre.
Quand les premières eaux montèrent, Deucalion et Pyrrha entrèrent dans leur coffre. La pluie battit les planches, les vagues les soulevèrent, les vents les emportèrent. Ils ne savaient plus s’ils naviguaient sur la mer, sur les plaines ou au-dessus des villes englouties. Parfois ils entendaient un grand fracas : c’était une maison qui s’effondrait, une forêt qui cédait, une montagne qui perdait ses flancs sous l’assaut des torrents.
Durant neuf jours et neuf nuits, ils furent ainsi portés sur les eaux. Le soleil ne paraissait plus. La lune elle-même semblait avoir peur de se montrer. Pyrrha pleurait en silence, non seulement ceux qu’elle avait connus, mais encore ceux qu’elle n’avait jamais vus ; car un cœur compatissant porte le deuil de plus de morts qu’il ne peut en nommer.
Enfin, au dixième jour, la pluie cessa. Les nuées s’ouvrirent comme un rideau qu’une main invisible tire de côté. Les eaux commencèrent à descendre. Le coffre s’arrêta sur le mont Parnasse, dont la cime sortait encore du déluge comme le front d’un vieillard au-dessus d’un manteau gris.
Deucalion et Pyrrha sortirent. Ils regardèrent autour d’eux et ne virent que silence. Les villages avaient disparu, les campagnes étaient couvertes de limon, les arbres étaient déracinés, les temples étaient renversés. Il n’y avait ni voix d’homme, ni fumée de foyer, ni chant d’enfant. Le monde semblait recommencer, mais il recommençait vide.
Alors Deucalion prit la main de Pyrrha, et tous deux descendirent vers un ancien sanctuaire de Thémis, déesse des lois justes et des paroles droites. Les pierres du temple étaient mouillées, les marches glissantes, l’autel froid ; mais il restait encore là quelque chose de sacré, comme une braise cachée sous la cendre.
Ils se prosternèrent et prièrent.
« Ô déesse, dit Deucalion, si les dieux ont voulu que nous survivions, dites-nous pourquoi. La terre n’a plus d’hommes. Les maisons n’ont plus de maîtres. Les champs n’ont plus de bras. Faut-il donc que nous vivions seuls, comme deux ombres dans un monde lavé de toute mémoire ? »
Pyrrha ajouta :
« Rendez-nous au moins une famille humaine. Non pour recommencer l’orgueil des anciens jours, mais pour que la terre entende encore des pas, des paroles, des chants et des prières. »
Alors une voix sortit du sanctuaire. Elle n’était ni forte ni faible ; elle était claire comme une eau de source sur la pierre.
« Sortez du temple, voilez vos têtes, défaites vos ceintures, et jetez derrière vous les os de votre grande mère. »
À ces mots, Pyrrha pâlit.
« Les os de notre mère ! dit-elle. Les dieux nous demanderaient-ils une impiété ? Ma mère repose parmi les morts, et la vôtre aussi. Comment pourrions-nous troubler leurs tombeaux ? »
Deucalion demeura longtemps pensif. Il savait que les dieux ne parlent pas toujours comme les hommes. Leurs paroles sont souvent des coffres fermés dont il faut trouver la clef.
Enfin il dit :
« Ma chère Pyrrha, la grande mère dont parle la déesse ne peut être celle qui nous a portés dans son sein. Elle est plus ancienne que toutes les femmes. Elle nous porte tous depuis le commencement. C’est la Terre. Et ses os, ce sont les pierres. »
Pyrrha comprit. Ils sortirent donc du temple. Ils voilèrent leurs têtes, défirent leurs ceintures, et marchèrent sur la terre encore humide. Puis, sans regarder en arrière, ils ramassèrent des pierres et les jetèrent derrière eux.
Les pierres que jetait Deucalion perdaient peu à peu leur dureté. Elles prenaient forme, se redressaient, devenaient des épaules, des visages, des mains. Leur poids se changeait en force, leur rudesse en courage, leur froideur en patience. Ainsi naquirent des hommes.
Les pierres que jetait Pyrrha s’adoucirent aussi. Elles devinrent des femmes, avec des fronts graves, des yeux ouverts sur le monde nouveau, des mains capables de bercer, de semer, de bâtir et de relever ce qui était tombé.
Bientôt la terre ne fut plus tout à fait déserte. On entendit des voix humaines au pied du Parnasse. Les premiers hommes et les premières femmes de ce second âge se regardaient avec étonnement, comme s’ils se souvenaient encore confusément d’avoir dormi dans le cœur des rochers.
Deucalion leur dit alors :
« Vous n’êtes point nés de l’orgueil, mais de la terre. Souvenez-vous que vous êtes forts comme la pierre, mais que la pierre, si elle tombe mal, écrase ce qu’elle devait soutenir. »
Pyrrha ajouta :
« Souvenez-vous aussi que la vie vous a été rendue après un grand silence. Ne remplissez donc pas le monde de bruit inutile, mais de paroles justes, de travaux patients et de bonté. »
Les hommes et les femmes écoutèrent. Ils bâtirent des maisons, non pour dominer la terre, mais pour y demeurer. Ils tracèrent des sillons, allumèrent des foyers, élevèrent des autels. Les enfants revinrent, et avec eux les jeux, les questions, les disputes et les rires.
Le monde n’était pas devenu parfait, car les hommes n’ont jamais su garder longtemps une perfection qui ne leur ressemble guère. Mais il avait appris quelque chose. Il savait désormais que l’humanité peut être engloutie par ses propres désordres, et qu’elle ne renaît qu’en retrouvant ce qu’il y a de plus humble et de plus ancien : la terre sous ses pieds, la pierre dans sa main, et la justice au fond de sa conscience.
C’est pourquoi, dans les anciens pays de Grèce, on racontait que nous descendons des pierres. Non pour dire que les hommes doivent avoir le cœur dur, mais pour leur rappeler qu’ils portent en eux une origine grave, solide et silencieuse.
Car celui qui oublie la terre finit par mépriser les vivants ; et celui qui méprise les vivants prépare, sans le savoir, le retour des eaux.
Adaptation : Alexandre Vialle