Conte : Le roi Sévèrel et l’Enclos de Vie

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Ce conte s’inspire d’un récit de la Perse antique transmis dans le Vendidad, l’un des livres de l’Avesta, corpus ancien de traditions iraniennes.
Le récit original, conservé dans le deuxième chapitre du
Vendidad, met en scène un roi primordial averti de l’arrivée d’un hiver dévastateur. Pour que la vie ne disparaisse pas, il doit construire un refuge et y préserver les meilleurs hommes, les meilleurs animaux, les plantes, les graines et les nourritures nécessaires au recommencement du monde.
Par son thème de catastrophe universelle, de sauvegarde du vivant et de renaissance après le désastre, ce récit rappelle fortement d’autres grands mythes du Déluge, notamment ceux de Noé ou de Gilgamesh, tout en remplaçant la pluie diluvienne par un hiver terrible suivi de la fonte des neiges.
La date exacte du texte est incertaine. Il reprend probablement une tradition orale très ancienne, mise par écrit et transmise dans l’Antiquité iranienne, entre le Ier millénaire avant notre ère et les premiers siècles de notre ère.
La version proposée ici est une adaptation libre en forme de conte français où les grandes étapes du récit ancien ont été conservées.

Le roi Sévèrel et l’Enclos de Vie

Il était une fois, aux premiers âges du monde, lorsque la terre était encore jeune et que les hommes vivaient près des bêtes, un roi nommé Sévèrel.

Il était fils de Vivien, et nul, en ce temps-là, n’était plus beau, plus fort ni plus respecté que lui. Son visage avait l’éclat des matins clairs ; sa parole était ferme sans être dure ; sa main savait conduire les hommes, mais aussi protéger les faibles. On disait de lui qu’il n’était point né pour conquérir les royaumes, mais pour garder ce qui vit.

Un jour, tandis qu’il se tenait seul dans la lumière du midi, la Grande Sagesse lui parla.

— Sévèrel, fils de Vivien, je veux te confier une haute tâche. Reçois ma loi, porte-la parmi les hommes, enseigne-leur ce qui est juste et conduis-les sur le bon chemin.

Le roi baissa la tête, non par peur, mais par respect. Puis il répondit :

— Grande Sagesse, je ne suis point fait pour enseigner les hommes par des paroles sacrées. Je ne suis ni maître de doctrine, ni messager de loi. Je ne saurais leur imposer ce qu’ils doivent croire. Donnez-moi une autre charge, et je l’accomplirai selon mes forces.

Alors la voix lui dit :

— Puisque tu ne veux pas être celui qui enseigne, sois celui qui garde. Protège mon monde. Fais prospérer les hommes, les troupeaux, les chiens, les oiseaux, les plantes et toutes les créatures qui vivent sous le ciel. Que sous ton règne le vivant s’étende, se nourrisse et demeure.

Sévèrel accepta.

Dès lors, son règne fut long et heureux. La maladie ne ravageait point les maisons. La vieillesse ne courbait point les corps avant l’heure. La faim ne frappait point aux portes. Les hommes vivaient nombreux et vigoureux. Les femmes donnaient naissance à des enfants forts. Les troupeaux emplissaient les plaines ; les bovins paissaient dans l’herbe grasse ; les moutons couvraient les collines comme des nuages descendus sur la terre. Les chiens gardaient fidèlement les demeures, les oiseaux chantaient dans les arbres, et les plantes donnaient leurs fruits avec abondance.

Pendant longtemps, la Terre des Vivants sembla assez vaste pour contenir toute chose.

Mais il advint qu’à force de paix, d’abondance et de fécondité, les hommes et les bêtes devinrent si nombreux que la terre ne suffisait plus à les porter. Les pâturages étaient pleins, les chemins encombrés, les villages serrés les uns contre les autres. Les troupeaux cherchaient de l’herbe où il n’y en avait plus, et les oiseaux trouvaient moins de branches où poser leurs nids.

Alors Sévèrel prit son anneau d’or et son bâton d’or. Il se tourna vers le midi, là où la lumière est chaude et puissante. Il toucha la terre de son bâton et lui parla comme on parle à une mère :

— Terre nourricière, ouvre-toi davantage. Élargis tes plaines, recule tes collines, donne place aux hommes, aux troupeaux, aux chiens, aux oiseaux et à toutes les créatures vivantes.

Aussitôt, la terre s’étendit.

Les horizons reculèrent. Des vallées nouvelles apparurent. Des pâturages inconnus se couvrirent d’herbe. Des sources jaillirent, des arbres poussèrent, et chacun trouva de nouveau sa place, son abri et sa nourriture.

Mais le temps passa. Les hommes eurent des enfants, les enfants devinrent pères et mères, les troupeaux eurent des petits, les oiseaux remplirent encore les branches, et les plantes couvrirent le sol. Une seconde fois, la terre devint trop étroite.

Sévèrel reprit son anneau d’or et son bâton d’or. Il se tourna vers la lumière du midi et parla de nouveau à la terre :

— Terre nourricière, tu as porté la vie avec bonté. Porte-la encore. Élargis-toi pour ceux qui marchent, pour ceux qui paissent, pour ceux qui volent, pour ceux qui rampent, pour ceux qui prennent racine.

Et la terre s’élargit une seconde fois.

De nouvelles contrées s’ouvrirent. Les hommes y bâtirent des demeures. Les troupeaux y trouvèrent des herbages. Les oiseaux y découvrirent des forêts. Les graines tombées au hasard y devinrent des plantes, puis des arbres.

Mais la vie est une source qui ne cesse de couler. Plus tard, la même chose arriva une troisième fois. La terre débordait d’hommes, d’animaux, de chants, de pas, de souffles et de semences. Les plaines étaient pleines, les collines peuplées, les vallées habitées.

Alors Sévèrel, pour la troisième fois, commanda à la terre de s’ouvrir. Et pour la troisième fois, la terre obéit.

Il semblait alors que rien ne pût menacer un monde si bien gardé.

Pourtant, un jour, la Grande Sagesse parla au roi d’une voix plus grave qu’à l’ordinaire.

— Sévèrel, fils de Vivien, écoute bien. Sur la Terre des Vivants vont venir des hivers terribles. Ce ne seront point des hivers comme ceux que les hommes connaissent, lorsque le froid passe puis s’en va. Ce seront des hivers de ruine. Le gel descendra avec une force inconnue. La neige tombera en masses énormes. Elle couvrira les montagnes, les plaines, les vallées et les demeures des hommes. Beaucoup d’êtres vivants périront.

Sévèrel demeura silencieux.

La voix poursuivit :

— Puis, lorsque cette neige fondra, les eaux se répandront partout. Les rivières grossiront, les terres basses disparaîtront, les chemins seront effacés. Les traces des troupeaux deviendront rares. Là où l’on voyait paître mille bêtes, on cherchera longtemps l’empreinte d’un seul sabot. Les lieux habitables seront presque introuvables.

Alors le roi demanda :

— Que dois-je faire pour que le monde ne soit pas perdu ?

La Grande Sagesse répondit :

— Tu bâtiras un Enclos de Vie. Il sera vaste, solide et fermé. Tu le feras dans la terre même, comme un petit monde caché au cœur du grand. Là, tu préserveras les semences de tout ce qui doit survivre.

— Qu’y ferai-je entrer ? demanda Sévèrel.

— Tu y feras entrer les meilleurs des hommes et les meilleures des femmes : ceux dont le corps est sain, dont l’esprit est clair, dont la vie peut donner naissance à d’autres vies. Tu y conduiras les meilleurs troupeaux : les bovins les plus forts, les moutons les plus beaux, les chiens les plus utiles, les oiseaux nécessaires, et toutes les bêtes dont le monde aura besoin quand il renaîtra.

La voix ajouta :

— Tu y porteras les meilleures graines, les plantes les plus précieuses, les arbres les plus vigoureux, les fruits les plus nourrissants, les réserves de nourriture et tout ce qui permettra aux hommes et aux bêtes de vivre lorsque dehors tout aura péri.

Puis elle parla plus sévèrement :

— Mais prends garde à ce que tu choisiras. Ne fais point entrer dans l’Enclos ce qui porte déjà la corruption, la stérilité ou la ruine. N’y fais point entrer les êtres déformés par le mal, ni les bêtes impropres à transmettre la vie, ni les plantes mauvaises, ni les nourritures gâtées. L’Enclos devra conserver la force du monde, non sa faiblesse.

Sévèrel demanda encore :

— Comment bâtirai-je un tel lieu ?

Il lui fut répondu :

— Travaille la terre avec tes mains. Frappe-la du talon. Façonne-la comme le potier façonne l’argile. Creuse, ferme, ordonne et prépare. Que ton refuge ait des demeures, des passages, des réserves, des eaux, des pâturages et de la lumière.

Le roi obéit.

Il quitta son palais et descendit vers une grande étendue de terre ferme. Là, il frappa le sol de son talon, puis il travailla la terre avec ses mains. Il ne méprisa point l’argile, car il savait que toute demeure solide commence par l’humble matière qu’on façonne.

Il creusa longtemps.

Il fit d’abord une vaste enceinte, fermée contre le froid, la neige et les eaux. Puis il y traça des chemins, afin que les hommes et les bêtes pussent s’y déplacer sans désordre. Il y construisit des demeures pour les familles, des étables pour les troupeaux, des abris pour les chiens, des volières pour les oiseaux, des greniers pour les semences, des réserves pour les nourritures, des jardins pour les plantes et des prairies toujours vertes pour les bêtes.

Il y fit venir de l’eau claire, afin que nul ne mourût de soif. Il y ménagea des lieux de lumière, car un monde sans lumière n’est point un monde vivant. Il y plaça les graines selon leur espèce, les arbres selon leur fruit, les plantes selon leur usage. Il sépara ce qui nourrit de ce qui soigne, ce qui se sème de ce qui se replante, ce qui se conserve longtemps de ce qui doit être renouvelé.

Quand l’Enclos fut prêt, il ressemblait à une terre réduite, cachée dans la terre même. Tout y avait sa place. Les hommes n’y étaient point mêlés aux troupeaux sans ordre ; les bêtes n’y erraient point parmi les réserves ; les semences n’y étaient point exposées à l’humidité ; l’eau y coulait sans inonder ; la lumière y entrait sans brûler.

Alors Sévèrel fit venir ceux qu’il avait choisis.

Il appela des hommes droits et vigoureux, des femmes fortes et fécondes. Il fit entrer des bovins aux membres solides, des moutons à la laine épaisse, des chiens attentifs, des oiseaux dont le chant annonce les saisons, des bêtes utiles aux travaux, aux champs et à l’équilibre du monde. Il fit apporter des sacs de graines, des jeunes arbres, des racines, des fruits secs, des plantes médicinales, des réserves de nourriture et tout ce qui pouvait porter en soi un recommencement.

Quand tout fut entré, le roi fit fermer l’Enclos de Vie.

Alors vinrent les hivers annoncés.

D’abord, le froid descendit comme un avertissement. Les rivières ralentirent. Les herbes durcirent. Les oiseaux se turent. Puis la neige commença à tomber. Elle tomba un jour, puis un autre, puis encore un autre, jusqu’à ce qu’on ne comptât plus les jours.

Elle couvrit les montagnes. Elle remplit les vallées. Elle effaça les chemins. Elle pesa sur les toits. Elle ensevelit les pâturages. Les arbres ployèrent sous son poids. Les troupeaux qui n’avaient pas trouvé d’abri disparurent. Les bêtes sauvages cherchèrent en vain une nourriture cachée sous la blancheur immense. Le monde devint silencieux, comme si la vie elle-même retenait son souffle.

Longtemps, la neige régna.

Puis vint le temps de la fonte.

Ce qui avait été glace devint eau. Ce qui avait été immobile se mit à courir. Les eaux descendirent des montagnes, bondirent dans les ravins, grossirent les torrents, rompirent les berges et couvrirent les terres basses. Les rivières sortirent de leur lit. Les champs disparurent. Les chemins furent emportés. Les demeures trop faibles s’écroulèrent. Ce que le froid avait épargné, les eaux le prirent.

Alors la Terre des Vivants ne fut plus reconnaissable.

Là où les troupeaux avaient marché, on ne voyait plus de traces. Là où les hommes avaient semé, l’eau avait passé. Là où les oiseaux avaient niché, les branches étaient brisées. Les plaines étaient nues, les vallées changées, les chemins perdus.

Mais dans l’Enclos de Vie, le monde respirait encore.

Les hommes et les femmes y demeuraient à l’abri. Les enfants y apprenaient les noms des arbres qu’ils n’avaient jamais vus dehors. Les troupeaux y paissaient dans les prairies préparées. Les chiens gardaient les passages. Les oiseaux chantaient sous la lumière conservée. Les graines reposaient dans les greniers. Les arbres jeunes attendaient leur saison. Les eaux claires coulaient dans les canaux. Les plantes médicinales poussaient dans leurs jardins. Rien n’était laissé au hasard, car Sévèrel savait que la moindre semence pouvait devenir un jour une forêt, et qu’un seul couple de bêtes pouvait rendre un pâturage vivant.

Le roi veillait sur tout.

Il visitait les demeures, les étables, les jardins et les réserves. Il parlait aux hommes pour maintenir la paix. Il observait les bêtes pour prévenir les maladies. Il faisait sécher les graines, renouveler les vivres, purifier l’eau, réparer les passages. Il ne portait plus seulement la couronne d’un roi : il portait la charge de ce qui restait du monde.

Enfin, après un temps que nul ne sut mesurer, les eaux se retirèrent.

La terre reparut, d’abord pauvre et nue, puis humide, puis prête à recevoir de nouveau les pas, les racines et les troupeaux. Les montagnes montrèrent leurs flancs. Les vallées s’ouvrirent. Les plaines séchèrent sous le retour de la lumière.

Alors Sévèrel fit ouvrir l’Enclos de Vie.

Les hommes sortirent les premiers, étonnés de voir le ciel immense. Puis vinrent les femmes, les enfants, les troupeaux, les chiens, les oiseaux, les bêtes utiles. On porta les graines dans les champs. On replanta les arbres. On remit les racines en terre. On mena les bovins vers les pâturages nouveaux. Les moutons retrouvèrent les collines. Les oiseaux regagnèrent les branches.

Peu à peu, la Terre des Vivants reprit souffle.

Les chemins furent retracés. Les demeures furent rebâties. Les champs furent semés. Les sources furent dégagées. Les arbres reprirent racine. Les bêtes donnèrent des petits. Les enfants nés dans l’Enclos connurent enfin le vent, les nuages et les grands horizons.

Et l’on dit depuis ce temps que le monde ne fut pas sauvé par un conquérant, ni par un guerrier, ni par un maître de discours, mais par un roi qui sut garder la vie quand tout semblait devoir périr.

Car il est des jours où la plus grande puissance n’est pas de vaincre, mais de préserver.

Alexandre Vialle