Conte : L’Atlantide, l’île engloutie

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Ce conte s’inspire du récit de l’Atlantide transmis par Platon, philosophe grec du IVe siècle avant notre ère, dans deux de ses dialogues : le Timée et le Critias.
Platon y rapporte une tradition ancienne que le sage Solon aurait entendue auprès de prêtres d’Égypte. Ceux-ci racontaient qu’au-delà des Colonnes d’Hercule, c’est-à-dire vers l’extrémité occidentale du monde connu des Grecs, s’étendait jadis une île immense et merveilleuse. Cette île, appelée Atlantide, était riche, puissante, entourée par la mer et gouvernée par des rois issus, selon le récit, de la descendance du dieu Poséidon.
Mais cette grandeur ne dura pas. Les habitants de l’Atlantide, d’abord sages et mesurés, finirent par préférer la richesse à la justice, la puissance à la sagesse, et la conquête à l’ordre. Alors leur île, frappée par les eaux et les tremblements de la terre, disparut en un jour et une nuit.
La version proposée ici est une adaptation libre en forme de conte français, où les grandes lignes du récit ancien ont été conservées : une île comblée de biens, une cité devenue orgueilleuse, et la mer qui reprend ce que les hommes avaient cru posséder pour toujours.

L’Atlantide, l’île engloutie

Il était une fois, bien loin du pays où le soleil se lève, et plus loin encore que les dernières colonnes de pierre qui semblaient soutenir le ciel, une île si vaste, si belle et si fertile, que les marins, quand ils en parlaient, baissaient la voix comme on fait dans les églises.

Cette île s’appelait l’Atlantide.

Elle était posée au milieu de la mer comme une couronne sur un grand manteau bleu. Ses montagnes étaient couvertes de forêts épaisses ; ses plaines donnaient du blé sans qu’on eût presque besoin de les prier ; ses rivières descendaient en chantant vers les ports ; et dans les entrailles de la terre on trouvait des métaux brillants, dont les hommes faisaient des armes, des colonnes, des statues et des palais.

Au milieu de l’île s’élevait une ville admirable. On disait qu’elle avait été bâtie en cercles, comme si un enfant géant avait tracé dans la terre plusieurs anneaux autour d’un joyau. Il y avait des canaux où passaient les navires, des ponts de pierre, des murailles éclatantes, des jardins parfumés, des temples ornés d’or et d’ivoire, et des places si grandes qu’un peuple entier pouvait s’y assembler sans se presser.

Les rois de cette île étaient dix frères, issus d’une ancienne lignée que l’on disait protégée par la mer elle-même. Ils gouvernaient chacun une partie du pays, mais ils se réunissaient dans le grand temple pour juger les affaires communes. Là, ils prêtaient serment de ne point se tromper les uns les autres, de ne point prendre ce qui ne leur appartenait pas, et de ne jamais préférer leur intérêt à la justice.

Tant qu’ils gardèrent cette promesse, l’Atlantide fut heureuse.

Les marchands y venaient de tous les rivages ; les laboureurs y chantaient derrière leurs charrues ; les artisans travaillaient l’or, l’argent, le cuivre et les pierres rares ; les enfants jouaient sur les quais en regardant les voiles blanches entrer dans les ports ; et les vieillards, assis au seuil des maisons, disaient :

« Voilà un pays solide. La mer l’entoure, les montagnes le défendent, les richesses l’honorent, et la sagesse le garde. »

Mais il en va des royaumes comme des hommes : lorsqu’ils se regardent trop dans le miroir de leur prospérité, ils oublient bientôt que le miroir peut se briser.

Les petits-fils des premiers rois ne furent pas semblables à leurs pères. Ils trouvèrent naturel d’être riches, naturel d’être servis, naturel d’être craints. Les temples leur parurent trop simples, les palais trop étroits, les ports trop petits, les lois trop anciennes. Ils ne voulaient plus gouverner l’île : ils voulaient que l’île entière chantât leur gloire.

Alors on bâtit davantage, non par besoin, mais par orgueil. On élargit les quais, on éleva des tours, on couvrit les colonnes de métaux précieux, on grava les noms des princes sur des pierres que nul ne devait oublier. Les rois firent venir des chevaux, des soldats, des chars, des navires longs et rapides. Ils regardèrent la mer, non plus comme une compagne, mais comme un chemin ouvert vers les terres d’autrui.

Un vieux prêtre, qui avait vu trois règnes et dont les yeux étaient presque éteints, osa dire un jour devant l’assemblée :

« Seigneurs, gardez-vous. Une cité ne tombe pas seulement parce qu’un homme y devient méchant, mais parce que chacun s’habitue peu à peu au désordre. »

On se moqua de lui.

Un jeune prince, vêtu d’une pourpre éclatante, répondit :

« Vieillard, les lois sont faites pour les faibles. Les forts écrivent les leurs avec la pointe de leurs lances. »

À ces mots, plusieurs applaudirent ; et ce fut là le premier coup de tonnerre, quoiqu’il n’y eût encore aucun nuage dans le ciel.

Bientôt, l’Atlantide envoya ses flottes vers les rivages lointains. Ses navires étaient si nombreux qu’ils semblaient une forêt poussée sur la mer. Ses soldats portaient des casques brillants, des boucliers ronds, des cuirasses bien polies ; et quand ils marchaient, le sol paraissait battre comme un tambour sous leurs pas.

Partout où ils allaient, ils demandaient d’abord l’alliance, puis le tribut, puis l’obéissance. Les peuples qui refusaient voyaient arriver les chars, les épées et les flammes.

Cependant l’île demeurait belle. Les fontaines coulaient encore. Les jardins sentaient encore la myrrhe et le laurier. Les enfants jouaient toujours sur les quais. Mais il y avait dans l’air quelque chose de lourd, comme avant l’orage. Les oiseaux volaient plus bas. Les chiens hurlaient la nuit. Les pêcheurs revenaient en disant que la mer avait changé de voix.

Un soir, le vieux prêtre monta seul au sommet du temple. Il regarda les anneaux de la ville, les ports remplis de navires, les palais illuminés, les statues dorées, les canaux où tremblaient les reflets des torches. Puis il tourna les yeux vers l’horizon.

La mer était noire.

Elle n’était pas noire comme l’eau l’est parfois sous la lune ; elle était noire comme une pensée mauvaise, comme une porte fermée, comme un secret que personne ne veut entendre.

Le prêtre descendit en hâte et fit sonner la cloche du temple.

Les rois accoururent, irrités d’être troublés dans leur banquet.

« Pourquoi nous appelles-tu ? dirent-ils. Le vin est versé, les musiciens jouent, les ambassadeurs attendent nos ordres.

— Seigneurs, répondit le vieillard, la mer se lève.

— Qu’elle se lève donc, dit le jeune prince. Nous avons des digues, des ports, des murailles et des navires. »

Le prêtre reprit :

« Quand la mer obéit à Dieu, les murailles des hommes ne sont que des jouets d’enfant. »

Cette fois, personne ne rit. Car, au même instant, la terre poussa un gémissement si profond qu’il sembla sortir du ventre du monde.

Les coupes tombèrent des tables. Les colonnes tremblèrent. Les chevaux se cabrèrent dans les écuries. Les canaux se retirèrent d’abord, laissant voir la vase, les ancres, les poissons battant de la queue sur le fond découvert. Les enfants, effrayés, crièrent que la mer s’en allait.

Mais elle ne s’en allait pas.

Elle reculait pour mieux revenir.

Alors, au-delà des ports, au-delà des digues, au-delà des navires renversés, on vit monter une muraille d’eau plus haute que les tours. Elle avançait sans hâte, mais sans pitié. Elle portait dans son dos les débris des bateaux, les troncs arrachés, les pierres brisées, les cris des hommes et le silence du ciel.

Les rois voulurent fuir vers les hauteurs ; les soldats cherchèrent leurs armes ; les marchands coururent à leurs coffres ; les mères saisirent leurs enfants ; les prêtres ouvrirent les portes du temple. Mais la terre se fendit sous les rues, les ponts s’écroulèrent dans les canaux, et les cercles de la ville, jadis si fiers de leur ordre, devinrent comme les anneaux d’un serpent blessé.

La première vague entra par le grand port.

Elle ne demanda ni le nom des rois, ni le prix des palais, ni la force des murailles. Elle passa.

L’or fut arraché des colonnes. Les statues tombèrent face contre terre. Les chars roulèrent dans les places comme des jouets emportés par un ruisseau. Les navires furent jetés sur les toits. Les jardins disparurent sous l’écume. Et le grand temple, où l’on avait juré jadis de préférer la justice à la puissance, s’ouvrit en deux depuis le faîte jusqu’aux fondations.

Le vieux prêtre, appuyé contre l’autel, ne chercha point à sauver sa vie. Il dit seulement :

« Ce qui n’est pas bâti sur la mesure retourne au chaos. »

Puis l’eau monta jusqu’à lui.

Toute la nuit, la mer et la terre luttèrent contre l’Atlantide. Les montagnes s’ébranlèrent, les plaines s’affaissèrent, les ports furent engloutis, les canaux disparurent, et l’île entière, si riche, si vaste, si sûre d’elle-même, descendit peu à peu sous les eaux.

Quand le matin vint, il n’y avait plus de ville, plus de palais, plus de tours, plus de ports, plus de chemins, plus de chevaux, plus de trompettes, plus de rois.

À l’endroit où l’Atlantide avait brillé, la mer roulait seulement de grandes vagues grises.

Longtemps après, les marins qui passaient par ces parages disaient que l’eau y était étrange, pesante, mêlée de vase, et que leurs rames semblaient parfois heurter des pierres invisibles. D’autres affirmaient avoir vu, par les nuits très claires, des lueurs trembler au fond de l’abîme, comme si les lampes des anciens palais brûlaient encore sous la mer.

Mais les sages répondaient :

« Ce ne sont point des lampes. Ce sont les souvenirs des peuples orgueilleux. Ils ne meurent pas tout à fait, afin que les peuples vivants apprennent à trembler. »

Et voilà pourquoi l’on raconte encore l’histoire de l’Atlantide : non pour chercher sous les flots des colonnes d’or ou des palais perdus, mais pour se souvenir qu’une cité peut posséder les ports, les richesses, les armes et les murailles, et cependant manquer de ce qui la sauve.

Car la mer reprend un jour ce que l’orgueil croyait tenir pour toujours.

Adaptation : Alexandre Vialle