Conte : La ville d’Ys

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Ce conte s’inspire de la légende bretonne de la ville d’Ys, ou Ker-Is, l’une des plus célèbres traditions de Bretagne. On la situe ordinairement dans la baie de Douarnenez, sur la côte de Cornouaille, là où la mer semble parfois garder, sous ses reflets changeants, la mémoire d’un royaume disparu.
La légende raconte qu’un roi nommé Gradlon fit bâtir pour sa fille Dahut une ville merveilleuse, plus riche et plus brillante que toutes celles de la terre. Mais cette cité, élevée trop près de l’abîme, était retenue contre l’océan par de puissantes digues et par de grandes portes dont le roi seul gardait les clefs.
Comme beaucoup de récits anciens, celui-ci a connu plusieurs versions. Certaines insistent sur la faute d’une princesse orgueilleuse, d’autres sur l’oubli de Dieu, d’autres encore sur la fragilité des œuvres humaines lorsque la richesse, le plaisir et la puissance font taire la prudence. La version proposée ici reprend les grands motifs de la légende et les présente sous la forme d’un conte français.

La ville d’Ys

Il y avait autrefois, au pays de Cornouaille, un roi nommé Gradlon, qui avait plus vu de mers que bien des pêcheurs n’ont vu de fontaines. Il avait combattu dans les pays lointains, traversé des brouillards où les navires semblaient marcher parmi les nuages, et rapporté de ses voyages des étoffes précieuses, des armes finement ouvrées, des coffres d’ambre, de perles et d’or rouge.

Ce roi avait une fille unique, nommée Dahut. Elle était belle comme le premier rayon du soleil sur les eaux, mais son cœur était plus changeant que la mer. Quand elle riait, tout le palais semblait s’éclairer ; quand elle fronçait le sourcil, les serviteurs marchaient sans bruit, de peur que le pavé même ne l’offensât.

Gradlon l’aimait trop. C’est un grand malheur pour les rois, et pour les pères aussi, que d’aimer sans sagesse. Il ne refusait rien à sa fille. Si elle demandait un cheval noir, on cherchait le plus beau cheval du royaume. Si elle voulait des musiciens, on faisait venir ceux de Nantes, de Rennes et de plus loin encore. Si elle disait qu’elle s’ennuyait, le roi croyait que toute la terre manquait à son bonheur.

Un soir, Dahut monta avec son père sur une haute falaise. La mer était basse, et l’on voyait au loin des sables immenses, des rochers couverts d’algues, et des flaques brillantes où le ciel se regardait.

— Mon père, dit-elle, pourquoi laisser tant de place à la mer ? Elle prend tout, elle garde tout, et les hommes ne lui disputent rien. Faites-moi bâtir là-bas une ville, une ville si belle que les vagues elles-mêmes en seront jalouses.

Le roi regarda les grèves, puis le visage de sa fille. Il aurait dû répondre qu’il ne faut point élever sa maison dans le lit des eaux. Mais Dahut avait posé sa main sur son bras, et Gradlon oublia la prudence.

Il fit venir des architectes, des maçons, des charpentiers, des fondeurs de bronze et des tailleurs de pierre. On bâtit des digues si larges que trois chariots y pouvaient passer de front. On éleva des murailles où les mouettes venaient se poser comme sur des falaises. On ferma la ville du côté de la mer par de grandes portes de métal, si lourdes que vingt hommes n’auraient pu les mouvoir.

Ces portes ne s’ouvraient qu’à marée basse, pour laisser entrer les navires chargés de sel, de vin, d’épices, de bois rares et de marchandises venues des pays où le soleil semble plus près de la terre. Le roi seul en gardait les clefs. Il les portait toujours sur lui, attachées à une chaîne d’or, car il savait que la mer, qui paraît dormir, ne dort jamais.

La ville fut appelée Ys.

Elle devint bientôt la plus riche cité de Bretagne. Ses rues étaient pavées de pierres claires ; ses maisons avaient des toits d’ardoise qui brillaient après la pluie ; ses halles regorgeaient de poissons, de blés, de fruits et d’étoffes. Les clochers sonnaient au-dessus des brumes du matin, et les fenêtres des palais, le soir, allumaient mille feux dans les eaux des canaux.

On disait qu’il n’y avait pas au monde une ville plus joyeuse. On y dansait quand les autres priaient, on y chantait quand les autres travaillaient, on y festoyait quand les pauvres demandaient du pain. Ce n’est pas que tous les habitants fussent méchants ; mais, dans Ys, chacun s’accoutumait au désordre. Ce qu’on eût blâmé la veille semblait permis le lendemain, puis naturel le jour d’après ; et de petites complaisances, mises bout à bout, finirent par faire un grand chemin à la ruine.

Dahut régnait sur Ys comme une reine sur un songe. Elle aimait les fêtes, les parures, les chants nouveaux, les visages inconnus. Elle voulait que chaque nuit fût plus brillante que la précédente, et que personne, dans sa ville, ne parlât de vieillesse, de mort, ni de repentir.

Cependant, un saint homme nommé Guénolé venait parfois jusqu’aux portes d’Ys. Il ne portait ni manteau brodé, ni anneau précieux, ni épée d’apparat. Sa robe était austère, son visage maigre, mais ses yeux voyaient plus loin que ceux des rois.

Il disait à Gradlon :

— Sire, votre ville est belle, mais elle est basse. Elle rit au pied de la mer comme un enfant qui joue sous une montagne de neige. Gardez vos clefs. Gardez votre âme. Gardez votre fille, si vous le pouvez encore.

Gradlon l’écoutait, car il savait que Guénolé ne parlait point pour se faire admirer. Mais dès qu’il rentrait au palais, Dahut venait à lui avec ses bracelets d’argent, ses cheveux parfumés, son sourire d’enfant gâtée.

— Mon père, disait-elle, pourquoi ce vieux moine vous attriste-t-il ? Il n’aime ni les chants, ni les lumières, ni les belles choses. Il voudrait que votre royaume ressemblât à sa cellule.

Alors le roi soupirait et se taisait.

Une nuit d’hiver, la mer se leva avec une voix plus grande que de coutume. Les vagues frappaient les digues comme des béliers contre une porte de château. Dans les salles d’Ys, pourtant, on donnait fête. Les musiciens jouaient, les coupes passaient de main en main, et Dahut, vêtue d’une robe couleur d’écume, semblait danser avec l’orage lui-même.

Parmi les invités se trouvait un prince inconnu. Nul ne savait d’où il venait. Il était beau, pâle, vêtu de noir, avec un manteau qui ne gardait aucune trace de pluie. Il parla peu, mais Dahut l’écouta beaucoup. Il lui dit que la ville d’Ys était belle, mais qu’elle avait encore un maître : le roi.

— Vous êtes reine par la beauté, lui dit-il, mais votre père reste roi par les clefs.

Dahut répondit :

— Ces clefs ne quittent jamais son cou.

— Rien ne reste toujours à la même place, dit l’inconnu. Même les étoiles tombent dans la mer quand vient le matin.

Ces paroles entrèrent dans l’esprit de Dahut comme une goutte d’encre dans une coupe d’eau claire. Elle regarda son père, qui s’était retiré dans une chambre voisine, fatigué par l’âge et par le bruit de la fête. Il dormait, assis près du feu. Les clefs pendaient sur sa poitrine.

Dahut s’approcha doucement. Elle entendait dehors la mer qui grondait. Elle entendait dedans les violes, les flûtes et les rires. Elle posa la main sur les clefs. Le roi remua un peu, comme un homme que son ange avertit dans le sommeil ; mais il ne s’éveilla point.

La princesse détacha la chaîne d’or.

Aussitôt, le vent souffla dans la cheminée avec un cri si perçant que les chiens du palais se mirent à hurler. Dahut recula, mais le prince inconnu était là, derrière elle.

— Venez, dit-il.

Ils traversèrent les salles sans que personne les arrêtât. Chacun croyait voir passer un jeu, un caprice, une nouvelle folie de fête. Ils descendirent vers la grande porte de mer. Les torches fumaient dans l’humidité. Les gardes, étourdis par le vin et le vacarme, saluèrent la princesse sans oser l’interroger.

Dahut mit la clef dans la serrure.

Alors, du fond de la nuit, la mer sembla retenir son souffle.

La porte s’ouvrit.

Ce ne fut d’abord qu’un filet d’eau, mince comme un ruban d’argent. Puis ce fut un bras, puis un torrent, puis une muraille vivante. La mer entra dans Ys comme une armée longtemps contenue. Elle renversa les gardes, éteignit les torches, brisa les barres de bronze, emporta les pavés, les coffres, les chevaux, les tables dressées, les musiciens et les danseurs.

Un cri monta de la ville, mais la mer criait plus fort.

Gradlon s’éveilla. Il porta la main à sa poitrine et ne trouva plus les clefs. Il comprit tout. Il sortit du palais, appela sa fille, appela ses gens, appela Dieu. L’eau montait déjà dans les rues. Les cloches sonnaient toutes seules, secouées par le vent, et leurs voix semblaient dire : « Trop tard ! Trop tard ! »

Le roi courut à l’écurie. Son grand cheval noir, plus fidèle que bien des hommes, l’attendait en frappant le sol de ses sabots. Gradlon monta en selle. Au même moment, Dahut parut, les cheveux défaits, les yeux agrandis par l’épouvante.

— Mon père ! cria-t-elle.

Le roi, qui l’aimait encore dans le désastre qu’elle avait causé, la prit en croupe. Le cheval s’élança à travers les rues noyées. Les vagues roulaient derrière eux comme des bêtes furieuses. Des toits s’écroulaient, des portes éclataient, des barques passaient au-dessus des places publiques. Les riches tapis flottaient avec les poutres, et les couronnes de fleurs avec les corps des noyés.

Gradlon tenait les rênes d’une main et sa fille de l’autre. Mais le cheval peinait. Chaque vague semblait plus lourde que la précédente. Alors, au milieu de l’écume, Guénolé apparut. On ne savait s’il marchait sur un rocher, sur la grève, ou sur la volonté de Dieu.

— Gradlon ! cria-t-il. Rejetez le poids du péché, ou vous périrez avec lui !

Le roi répondit :

— C’est ma fille !

— C’est votre fille, dit Guénolé, mais c’est aussi la perte de votre peuple.

Gradlon ne voulait pas comprendre. Il serra Dahut contre lui. Alors une vague plus haute que les autres frappa le cheval, qui plia les genoux. Guénolé leva la main.

— Roi, dit-il, il est des amours qui sauvent, et des amours qui engloutissent.

À ces mots, Dahut poussa un cri. Était-ce la mer qui la réclamait ? Était-ce sa faute qui devenait plus lourde qu’un corps vivant ? Était-ce le prince inconnu qui, du fond des eaux, tirait à lui celle qu’il avait trompée ? Nul ne le sait.

Le roi sentit ses bras s’ouvrir malgré lui. Dahut tomba dans la mer.

Aussitôt le cheval se redressa, léger comme s’il eût porté un enfant. Il bondit vers la terre haute. Derrière eux, Ys disparaissait. Les tours sombrèrent, les palais s’éteignirent, les clochers furent couverts d’écume. À l’aube, il n’y avait plus, là où la veille brillait la plus belle ville de Bretagne, qu’une mer grise, vaste, tranquille, comme si elle n’avait jamais rien englouti.

Gradlon vécut encore longtemps, mais il ne rit plus comme autrefois. Il fonda sa demeure à Quimper, entre deux rivières, et gouverna plus humblement ce qui lui restait de royaume. On dit qu’il pria souvent pour sa fille, car les pères pardonnent longtemps après que le monde a condamné.

Quant à Dahut, les pêcheurs racontent qu’elle ne mourut pas tout à fait. Certains disent qu’elle devint une créature de mer, peignant ses longs cheveux sur un rocher quand la lune est claire. D’autres assurent qu’elle chante encore sous les vagues, dans les rues d’Ys, parmi les palais de sel et les jardins d’algues.

Il y a même des marins qui prétendent entendre, certains matins de grande marée, les cloches de la ville engloutie. Elles sonnent doucement sous l’eau, non pour appeler les vivants à la fête, mais pour leur rappeler qu’une cité peut être riche, belle et puissante, et n’être pourtant séparée de sa ruine que par une porte, une clef, et un instant d’orgueil.

Moralité

Il ne faut point bâtir son bonheur
Sur ce que l’abîme environne ;
La mer respecte peu l’honneur
D’une ville qui s’abandonne.

Et qui remet entre des mains folles
Les clefs d’un royaume ou d’un cœur,
Apprend souvent, par grandes eaux,
Ce qu’il refusait d’apprendre par douceur.

Adaptation : Alexandre Vialle