Conte : La déesse qui but le sang du monde
Ce conte s’inspire d’un ancien récit égyptien connu sous le nom de Livre de la Vache céleste, ou parfois Destruction de l’humanité. Le texte est attesté dans des tombeaux royaux du Nouvel Empire, notamment dans la tradition funéraire liée aux rois d’Égypte. Il raconte un temps très ancien où les dieux et les hommes vivaient encore sous le règne de Rê, le dieu solaire. Mais les hommes se révoltèrent contre lui, et Rê envoya contre eux son œil terrible, la déesse Hathor, qui prit l’aspect d’une lionne destructrice.
Ce récit n’est pas un mythe de Déluge au sens strict. L’Égypte ancienne, marquée par les crues fécondes du Nil, n’a pas transmis un grand récit d’inondation punitive comparable à ceux de la Mésopotamie ou de la Bible. Ici, la menace vient plutôt du soleil, du désert, du sang et de la puissance divine devenue excessive. Pour sauver ce qui reste de l’humanité, Rê fait répandre sur la terre une bière teinte en rouge, que la déesse prend pour du sang. Elle la boit, s’enivre, et le massacre cesse.
La version proposée ici est une adaptation libre en forme de conte français, où les grandes étapes du récit ancien ont été conservées.

Le ciel sous la forme d’une vache. Illustration inspirée de la vignette principale du Livre de la Vache du ciel, d’après la tombe de Séthy premier, vallée des Rois, Thèbes ouest.
Il y avait, en un temps si ancien que le sable lui-même semblait jeune encore, un roi plus vieux que tous les rois.
Ce roi n’avait point de couronne d’or, car l’or venait de lui. Il n’avait point de char, car le ciel entier était son chemin. Chaque matin, il paraissait à l’orient, rouge et splendide, et chaque soir il descendait derrière les montagnes de l’occident. On l’appelait Rê, le Soleil vivant, le père des dieux et des hommes.
Sous son regard, les champs verdirent, les troupeaux se multiplièrent, les villes s’élevèrent au bord du Nil. Les hommes reçurent la lumière, la chaleur, les récoltes et les jours. Mais les hommes, qui oublient souvent ce qu’ils doivent à la lumière quand elle brille trop longtemps, commencèrent à murmurer contre celui qui les avait faits vivre.
Ils disaient :
— Rê est vieux. Ses os sont d’argent, ses membres sont d’or, ses cheveux sont comme le lapis-lazuli. Il règne depuis trop longtemps sur les dieux et sur les hommes.
Ils parlèrent d’abord à voix basse, dans les maisons fermées. Puis ils parlèrent plus fort, dans les rues, dans les champs, aux portes des temples. Et bientôt leur parole devint révolte.
Rê entendit.
Car nul complot ne demeure caché à celui qui voit la terre depuis le haut du ciel. Alors le grand dieu convoqua les dieux anciens, ceux qui connaissaient les premiers matins du monde. Ils vinrent devant lui, silencieux, car ils virent que son visage n’était plus celui de la bienveillance.
Rê leur dit :
— J’ai donné aux hommes le jour, et ils veulent me chasser. J’ai fait mûrir leurs moissons, et ils lèvent la main contre moi. Que faut-il faire d’une humanité qui mord la main du soleil ?
Les dieux se consultèrent. Et leur conseil fut terrible.
— Envoie ton Œil contre eux, dirent-ils. Que ta puissance descende sur la terre. Que ceux qui se sont révoltés apprennent ce que coûte l’oubli.
Alors Rê appela son Œil.
Et son Œil était une déesse.
Elle était Hathor quand elle souriait, douce comme la musique, belle comme la joie, proche des danses, des fêtes et des parfums. Mais lorsque la colère de Rê entra en elle, son visage changea. Ses yeux brillèrent comme des braises. Ses mains devinrent des griffes. Sa bouche connut le goût du sang. Elle prit l’aspect d’une lionne, et les hommes l’appelèrent Sekhmet, la Puissante.
Elle descendit sur la terre.
Alors il n’y eut plus ni chant, ni marché, ni rire d’enfant. La lionne divine traversa les campagnes comme un vent de feu. Ceux qui avaient conspiré furent frappés. Ceux qui fuyaient furent rejoints. Ceux qui se cachaient dans les vallées furent trouvés. Le sable devint rouge, et la terre but plus de sang qu’elle n’en pouvait porter.
Sekhmet avançait toujours.
Elle ne distinguait plus les coupables des innocents, ni les rebelles de ceux qui tremblaient. Sa mission était devenue ivresse. Son obéissance était devenue fureur. Elle tuait, et plus elle tuait, plus elle désirait tuer encore.
Du haut du ciel, Rê regarda.
D’abord il vit la justice. Puis il vit la vengeance. Puis il vit que la vengeance elle-même était devenue un monstre.
Alors le cœur du vieux dieu se troubla.
— Si elle continue, dit-il, il ne restera plus personne pour semer les champs, plus personne pour chanter dans les temples, plus personne pour lever les yeux vers le matin. J’ai voulu punir les hommes, non effacer leur nom de la terre.
Mais comment arrêter celle qu’il avait lui-même envoyée ?
Rê réfléchit. Il ne pouvait combattre son Œil sans combattre sa propre puissance. Il ne pouvait supplier la lionne, car elle n’entendait plus que le bruit du sang. Il fallait la tromper.
Alors il ordonna que l’on prépare une grande quantité de bière. On broya l’orge, on remplit des jarres, et l’on mêla à la boisson une poudre rouge venue du pays des pierres. La bière devint sombre et vermeille, si semblable au sang des hommes que nul regard n’aurait pu s’y tromper.
Pendant la nuit, les serviteurs de Rê répandirent cette bière sur la terre, jusqu’aux lieux où Sekhmet devait passer à l’aube. Au matin, quand la lionne divine revint, elle vit devant elle une plaine rouge.
Elle crut que c’était le sang de l’humanité.
Alors elle se pencha et but.
Elle but longuement. Elle but encore. La colère qui brûlait en elle se mêla à l’ivresse. Ses yeux s’adoucirent. Ses griffes se fermèrent. Le rugissement devint silence, puis souffle, puis sommeil.
La déesse tomba sur la terre, non plus comme une flamme, mais comme une femme lasse après une fête trop longue.
Quand elle se réveilla, la fureur l’avait quittée.
Elle n’était plus seulement Sekhmet, la lionne du massacre. Elle redevenait Hathor, la déesse des chants, de la beauté, de la joie et de l’ivresse sacrée. Le sang qu’elle croyait avoir bu n’était que bière, et l’humanité, bien que blessée, n’avait pas entièrement disparu.
Ainsi les hommes furent épargnés.
Mais rien ne fut plus comme avant.
Rê ne voulut plus demeurer parmi eux. Il avait vu leur révolte, et il avait vu aussi jusqu’où pouvait aller sa propre colère. Alors il s’éleva loin de la terre, porté vers les hauteurs du ciel. Les dieux et les hommes ne vécurent plus ensemble comme au premier âge. Une distance fut placée entre le monde d’en haut et le monde d’en bas.
Depuis ce jour, le soleil continue de se lever sur les hommes.
Il donne encore la lumière aux champs, la chaleur aux moissons et l’or aux matins. Mais il reste loin d’eux, très haut dans le ciel, comme un roi qui n’a pas oublié que ceux qu’il éclaire peuvent un jour se retourner contre lui.
Et lorsque le soir rougit l’horizon, certains disent que ce n’est pas seulement la couleur du couchant.
C’est le souvenir de la bière rouge, répandue sur la terre pour que la déesse cesse de boire le sang du monde.
Adaptation : Alexandre Vialle