Conte : Fintan, l’homme porté par la vague

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Ce conte s’inspire d’un récit de la mythologie médiévale irlandaise, transmis dans les traditions relatives aux origines de l’Irlande.
Dans ces récits, le Déluge biblique n’est pas seulement raconté comme une catastrophe universelle : il est aussi rattaché à la mémoire première de l’île d’Irlande. Parmi les figures qui entourent cette origine, Fintan apparaît comme un homme primordial, survivant des anciens temps, témoin de la disparition d’un monde et gardien d’une science venue d’avant les grandes eaux.
Le récit présenté ici est une adaptation libre en forme de conte français. Il conserve l’idée essentielle de la tradition : Fintan n’est pas seulement sauvé pour échapper à la mort, mais pour porter la mémoire de ce qui fut et la transmettre aux hommes venus après lui.

Fintan

Il était une fois, dans les temps si anciens que les pierres elles-mêmes semblaient alors plus jeunes que l’herbe des prés, un homme nommé Fintan.

Il vivait avant que l’Irlande eût ses rois, ses bardes et ses clochers, avant que les chemins fussent tracés entre les collines, et avant que les hommes eussent donné des noms à toutes les rivières. Le monde était vaste, les forêts profondes, et la mer, qui entourait les terres comme une bête endormie, semblait garder dans son sommeil des secrets que nul n’avait encore entendus.

Fintan n’était point le plus puissant des hommes, ni le plus riche, ni le plus prompt à lever l’épée. Mais il avait reçu un don plus rare : il savait écouter. Il écoutait le vent dans les ajoncs, le bruit des sources sous la mousse, le cri des oiseaux quand le temps allait changer, et jusqu’au silence des montagnes, qui parle à ceux qui ne se hâtent point.

Or, il arriva qu’un jour le ciel se couvrit d’une couleur étrange. Les nuages ne passaient plus comme ils avaient coutume de faire ; ils s’amoncelaient l’un sur l’autre, noirs, lourds, serrés, comme si toutes les nuits du monde s’étaient donné rendez-vous au-dessus de la terre.

Les vieillards regardèrent la mer et ne dirent mot. Les femmes rentrèrent les enfants. Les bêtes, qui savent souvent avant nous ce que nous refusons de croire, quittèrent les pâtures et cherchèrent les hauteurs.

Alors les eaux commencèrent à monter.

Ce ne fut point d’abord une grande fureur, mais une lente invasion. Les ruisseaux débordèrent de leur lit, les marais gagnèrent sur les prairies, les chemins disparurent sous une eau grise, et les pierres où l’on s’asseyait le soir furent bientôt couvertes d’écume.

Puis la mer se leva.

Elle ne vint pas comme une armée, avec des cris et des trompettes ; elle vint comme une reine terrible qui n’a besoin de rien demander. Elle passa sur les terres basses, renversa les demeures légères, emporta les arbres mal enracinés, effaça les traces des hommes et mêla dans un même tumulte les champs, les troupeaux, les foyers et les tombeaux.

Fintan vit cela. Il vit les lieux qu’il avait connus devenir étrangers. Il vit disparaître les feux des maisons, puis les maisons elles-mêmes. Il appela ceux qu’il aimait, mais le vent lui rendit seulement sa propre voix, brisée et inutile.

Alors une grande vague vint à lui.

Elle était plus haute qu’une colline, plus blanche qu’un troupeau de chevaux lancés au galop, et si vaste qu’elle semblait porter sur son dos toute la colère de l’océan. Fintan crut que sa dernière heure était venue. Mais au lieu de l’écraser, la vague le souleva.

Elle le prit comme une mère prend un enfant endormi, non sans rudesse, mais sans le laisser tomber. Elle l’emporta par-dessus les terres noyées, par-dessus les arbres dont on ne voyait plus que les cimes, par-dessus les rochers où l’eau se brisait avec un bruit de tonnerre.

Longtemps Fintan fut porté ainsi, entre ciel et mer, ne sachant plus s’il était vivant parmi les hommes ou déjà passé dans quelque royaume inconnu. Il ferma les yeux, car nul regard humain ne peut supporter trop longtemps la ruine du monde.

Quand il les rouvrit, il était couché sur le sable d’une grève.

La mer s’était retirée un peu, comme une bête lassée après sa fureur. Autour de lui, il n’y avait ni maison, ni voix, ni fumée, ni pas d’homme. Seulement le cri des oiseaux marins, le vent, les algues rejetées sur le rivage, et cette grande solitude qui vient après les catastrophes, lorsque le monde semble attendre qu’on lui parle de nouveau.

Fintan voulut se lever, mais ses membres étaient lourds comme des pierres. Il voulut appeler, mais sa bouche ne trouva pas de parole. Alors il posa sa tête sur le sable mouillé, et le sommeil le prit.

Ce sommeil ne fut pas un sommeil d’une nuit.

Les saisons passèrent sur lui sans le réveiller. Le sable le couvrit, puis le découvrit. L’herbe poussa près de son corps. Des oiseaux firent leur nid non loin de là. Les pluies tombèrent, les lunes changèrent, les arbres revinrent sur les collines, les sources reprirent leurs chemins, et la terre, qui avait paru morte, recommença doucement à vivre.

Fintan dormit pendant des siècles.

Pendant qu’il dormait, son cœur gardait les images anciennes. Il revoyait les vallées d’avant les eaux, les noms des premiers lieux, les gestes des premiers hommes, les paroles que l’on disait auprès du feu, les chants que les mères murmuraient aux enfants, les signes du ciel, les usages des saisons, et toutes ces choses fragiles qui disparaissent plus vite qu’une maison quand personne ne les transmet.

Un matin enfin, alors que la lumière était claire et douce sur la grève, Fintan s’éveilla.

Il se leva lentement. Sa barbe était longue, ses cheveux blancs tombaient sur ses épaules, mais ses yeux n’étaient pas éteints. Ils semblaient avoir gardé la couleur de la mer profonde et la patience des vieilles pierres.

Il regarda autour de lui.

L’Irlande était belle.

Elle avait été lavée par les eaux, mais non détruite. Les collines se dressaient comme des épaules vertes. Les rivières luisaient entre les arbres. Les oiseaux chantaient dans les branches. Des cerfs passaient à l’orée des bois. Le vent portait une odeur de fougère, de sel et de terre neuve.

Mais Fintan savait que la beauté d’un pays ne suffit pas, si la mémoire en est perdue.

Il marcha donc à travers l’île. Là où il passait, il apprenait de nouveau les chemins. Il s’arrêtait devant les sources, écoutait les rivières, observait les pierres debout, les vallées, les ports naturels, les bois sombres et les prés ouverts. Il reconnaissait parfois un lieu ancien sous un visage nouveau, comme on reconnaît un ami très vieilli à un seul pli de son sourire.

Les hommes revinrent plus tard en Irlande. Ils arrivèrent par la mer, par petits groupes d’abord, puis en peuples plus nombreux. Ils apportaient leurs outils, leurs bêtes, leurs coutumes, leurs querelles et leurs espérances. Ils croyaient trouver une terre muette, offerte à leurs pas.

Mais au cœur de l’île vivait un vieillard qui savait.

Les savants et les chefs entendirent parler de lui. On disait qu’il avait vu ce que nul autre n’avait vu, qu’il avait dormi pendant que les âges passaient, et que sa mémoire contenait des choses plus anciennes que les généalogies des rois.

Alors ils vinrent le trouver.

Ils le trouvèrent assis près d’un feu clair, dans une maison pauvre, mais bien ordonnée. Il n’avait ni couronne, ni trésor, ni soldats à sa porte. Devant lui étaient posés un bâton, une coupe d’eau, et quelques pierres choisies qu’il semblait connaître une à une.

Les savants d’Irlande s’inclinèrent devant lui.

— Êtes-vous Fintan ? demandèrent-ils.

— Je suis ce qu’il en reste, répondit le vieillard.

— On dit que vous avez vu le monde d’avant les eaux.

— Je l’ai vu.

— On dit que la vague vous a porté jusqu’à cette île.

— Elle m’a porté, comme on porte une braise qu’on ne veut pas laisser mourir.

— Pourquoi donc avez-vous été sauvé ?

Fintan regarda longtemps les hommes qui l’interrogeaient. Il vit dans leurs yeux la curiosité, l’ambition, l’inquiétude, mais aussi ce désir sincère de savoir sans lequel aucun peuple ne devient grand.

Alors il répondit :

— Je n’ai pas été sauvé pour moi-même. Une vie seule n’est qu’une lampe dans le vent. J’ai été sauvé pour garder ce qui pouvait encore l’être.

Et il commença à parler.

Il parla des temps anciens, non pour s’en glorifier, mais pour qu’ils ne fussent pas entièrement perdus. Il raconta les peuples disparus, les terres changées, les fautes qui avaient grandi jusqu’à devenir des malheurs, les signes que l’on n’avait pas voulu voir, et les vertus qui permettent aux hommes de rebâtir sans recommencer les mêmes désordres.

Il enseigna les noms des lieux, car nommer justement une terre, c’est déjà la respecter. Il enseigna la prudence des saisons, la fidélité aux morts, l’honneur dû à la parole donnée, et cette sagesse sévère qui veut que nul ne possède vraiment un pays s’il n’en reçoit aussi la mémoire.

Les savants l’écoutaient sans l’interrompre. Les plus jeunes, d’abord impatients, baissèrent bientôt la tête, car ils comprirent qu’ils n’entendaient pas seulement l’histoire d’un homme, mais celle d’un monde englouti.

Quand Fintan eut fini, le feu était presque éteint.

L’un des savants lui demanda :

— Maître, que faut-il retenir avant toute chose ?

Fintan prit dans sa main une petite pierre polie par la mer.

— Retenez ceci, dit-il. L’eau peut emporter les maisons, les champs et les murailles. Elle peut effacer les chemins et coucher les forêts. Mais si un homme garde la mémoire avec droiture, tout n’est pas perdu. Car ce que l’on transmet avec vérité devient une arche plus solide que le bois.

Puis il posa la pierre dans la main du plus jeune.

— Ne croyez pas que survivre soit assez. Les bêtes survivent. Les hommes doivent comprendre, se souvenir et transmettre.

On dit que Fintan vécut encore longtemps après cela, si longtemps que nul ne put dire exactement où finissait sa vie et où commençait sa légende. Certains assurent qu’il devint semblable au saumon qui connaît les profondeurs, d’autres qu’il prit la sagesse des oiseaux qui voient de haut les royaumes des hommes. Mais tous s’accordent à dire qu’il fut le grand témoin des commencements de l’Irlande.

Et lorsque, dans les temps anciens, les savants disputaient d’une origine, d’un nom, d’une coutume ou d’une vérité oubliée, il s’en trouvait toujours un pour dire :

— Demandons à Fintan, car il a dormi sous les siècles, et la mer elle-même l’a porté jusqu’à nous.

Ainsi la vague qui avait détruit tant de choses ne porta pas seulement un survivant sur le sable d’une grève. Elle porta une mémoire. Et c’est pourquoi l’on se souvint de Fintan, non comme d’un homme qui avait échappé aux eaux, mais comme de celui qui avait sauvé, avec sa vie, la science fragile des jours anciens.

Adaptation : Alexandre Vialle