Conte : Coxcox et le monde englouti
Ce conte s’inspire d’un ancien récit mexicain du Déluge, rapporté dans les traditions nahuas et aztèques après la conquête espagnole. Il appartient au vaste ensemble des récits mésoaméricains où le monde n’est pas créé une fois pour toutes, mais traverse plusieurs âges, plusieurs soleils, plusieurs destructions et plusieurs recommencements.
Dans cette tradition, le Déluge marque la fin d’une humanité ancienne. Les eaux recouvrent la terre, les hommes disparaissent ou sont transformés, et seuls quelques survivants permettent au monde humain de reprendre naissance. Coxcox, parfois rapproché d’autres figures semblables selon les versions, est présenté comme l’homme sauvé des eaux avec son épouse. Tous deux échappent à la catastrophe dans un tronc creusé, une barque ou un bois de cyprès, puis abordent sur une montagne.
La version proposée ici est une adaptation libre en forme de conte français. Elle conserve les grands motifs du récit ancien : la fin d’un âge, le monde couvert par les eaux, le refuge de bois, la montagne du recommencement, les enfants nés après le Déluge et la naissance des peuples.

Il y avait autrefois, dans les terres chaudes du Mexique, un monde plus vieux que le nôtre, où les montagnes étaient regardées comme des maisons de dieux, où les lacs semblaient des miroirs du ciel, et où les hommes croyaient que chaque âge avait son soleil.
Or, ce monde-là n’était point le premier. D’autres avaient paru avant lui, comme paraissent les fleurs au retour de la saison ; et d’autres avaient été détruits, comme les fleurs tombent quand vient le vent mauvais. Les vieillards disaient que le ciel avait déjà changé de visage, que la terre avait déjà porté d’autres hommes, et qu’il n’est rien ici-bas qui ne doive rendre compte de ce qu’il a reçu.
En ce temps-là vivait un homme nommé Coxcox. Il n’était ni roi, ni conquérant, ni grand prêtre couvert de plumes précieuses. C’était un homme attentif, qui regardait la marche des nuées, le silence des bêtes, la couleur des eaux et les signes que les orgueilleux ne voient jamais.
Il avait pour épouse une femme douce et avisée. On disait qu’elle savait parler aux graines, reconnaître la bonne saison, et qu’elle ne jetait jamais une poignée de maïs sans songer à la terre qui l’avait donnée.
Depuis longtemps déjà, les hommes de cet âge ne vivaient plus comme il convient. Les plus forts prenaient sans mesure ; les plus riches ne se souvenaient plus des pauvres ; les enfants se moquaient des anciens ; et chacun, s’accoutumant au désordre, finissait par l’appeler la manière ordinaire du monde.
Les lacs montaient parfois sans pluie. Les oiseaux quittaient les roseaux. Les serpents gagnaient les hauteurs. Les poissons venaient mourir près des pierres sèches, comme si l’eau elle-même ne savait plus où demeurer.
Coxcox vit ces choses et dit à sa femme :
— Le monde change de respiration. Ce qui dort sous les eaux va se lever.
Elle ne rit point de lui, car une femme prudente ne se moque pas de l’inquiétude d’un homme qui observe. Ils prirent alors un grand tronc de cyprès, arbre grave et ancien, et le creusèrent avec patience. Ils y déposèrent quelques graines, un peu de nourriture, des outils simples, et tout ce qui peut servir non à la richesse d’un homme, mais au recommencement d’un monde.
Les voisins les regardaient faire.
— Pourquoi creuser un arbre, disaient-ils, quand il y a des maisons ?
— Pourquoi préparer un refuge, quand le ciel est clair ?
— Pourquoi craindre l’eau, quand elle dort dans son lit ?
Coxcox ne répondait guère. Il savait que les avertissements les plus sérieux paraissent ridicules jusqu’au jour où ils deviennent inutiles.
Enfin, une nuit, le ciel s’ouvrit.
La pluie ne tomba pas comme une pluie d’orage ; elle tomba comme si toutes les jarres du firmament s’étaient brisées à la fois. Les rivières quittèrent leurs chemins. Les lacs montèrent sur les villages. Les champs de maïs disparurent. Les temples, que les hommes croyaient bâtis pour toujours, ne furent plus que des marches sous l’eau.
Alors ceux qui avaient ri crièrent ; ceux qui avaient dormi coururent ; ceux qui avaient pris sans mesure tendirent les mains vers ce qu’ils ne pouvaient plus garder.
Coxcox et son épouse entrèrent dans le tronc creusé. Les eaux les soulevèrent, les portèrent, les tournèrent comme une feuille dans un torrent ; mais le cyprès, qui avait longtemps tenu tête aux saisons, tint tête encore à la colère du monde.
Pendant des jours et des nuits, ils ne virent rien que l’eau.
Là où étaient les chemins, il y avait des vagues. Là où chantaient les marchés, il y avait le silence. Là où les enfants couraient entre les maisons, passaient maintenant des branches mortes, des toits arrachés et des choses qu’il valait mieux ne point reconnaître.
Sa femme dit à Coxcox :
— Tout est-il perdu ?
Coxcox répondit :
— Non, puisque nous gardons encore les graines.
Elle reprit :
— Et si la terre ne revient pas ?
— Alors, dit-il, nous attendrons qu’elle se souvienne de nous.
Le tronc vogua longtemps. Parfois il heurtait quelque chose sous l’eau ; parfois une montagne lointaine paraissait, puis disparaissait derrière la pluie. Les deux survivants mangeaient peu, parlaient bas, et gardaient dans leur cœur cette petite lampe qui ne brille que dans les grandes ténèbres : l’espérance.
Enfin, un matin, le tronc cessa de courir.
Il s’était arrêté contre une hauteur. Les eaux, fatiguées de leur victoire, commençaient à descendre. La cime des arbres reparut d’abord, puis les épaules des montagnes, puis quelques pierres, puis une terre noire, luisante, pareille à une chose nouvellement née.
Coxcox sortit le premier. Il posa le pied sur le sol trempé et demeura longtemps sans parler. Sa femme le suivit. Tous deux regardèrent le monde dévasté.
Il n’y avait plus de ville, plus de chemin, plus de fumée montant des maisons. Mais il y avait une montagne. Il y avait une terre. Il y avait des graines. Et cela suffisait pour commencer.
Ils bâtirent un abri avec les débris que les eaux avaient laissés. Ils semèrent le maïs. Ils attendirent. Le soleil revint, pâle d’abord, puis plus chaud ; et la terre, qui semblait morte, se mit à rendre ce qu’elle avait gardé dans son sein.
Le temps passa.
Coxcox et son épouse eurent des enfants. Mais ces enfants, dit-on, ne parlaient point. Ils ouvraient la bouche, se regardaient les uns les autres, montraient le ciel, la terre, les oiseaux, le feu, l’eau ; mais aucune parole ne sortait d’eux. Le monde avait recommencé, mais il lui manquait encore la voix.
Les parents en furent affligés.
— Nous avons sauvé les graines, dit la femme, mais qui sauvera les paroles ?
Or, un jour, un oiseau vint se poser sur un grand arbre. Il n’était ni très grand ni très beau, mais son chant était étrange. Il semblait porter dans sa gorge toutes les voix que le Déluge avait englouties.
Les enfants levèrent la tête.
L’oiseau chanta une première fois, et l’un d’eux comprit le nom de l’eau.
Il chanta une seconde fois, et un autre comprit le nom du feu.
Il chanta encore, et chacun reçut une parole différente, puis une autre, puis une autre encore. Mais ces paroles n’étaient pas toutes semblables. L’un nommait le ciel d’une manière, l’autre la montagne d’une autre ; celui-ci parlait comme les eaux rapides, celui-là comme les pierres chauffées par le soleil.
Alors les enfants de Coxcox se dispersèrent.
Les uns descendirent vers les lacs. D’autres suivirent les vallées. D’autres encore allèrent vers les terres où le soleil se couche. Chacun emporta sa langue, ses souvenirs, ses graines, et le récit des eaux qui avaient couvert le monde.
Avant leur départ, Coxcox leur dit :
— N’oubliez pas ceci : le monde peut être vaste, les langues nombreuses, les chemins éloignés ; mais tous les peuples viennent d’une même peur, d’un même salut et d’une même terre rendue par les eaux.
Puis il ajouta :
— Quand vous serez forts, ne méprisez pas les faibles. Quand vos maisons seront hautes, souvenez-vous du tronc creusé. Quand vos champs seront pleins, souvenez-vous de la poignée de graines. Car un monde ne finit pas seulement quand l’eau monte ; il commence à finir quand les hommes ne savent plus se garder eux-mêmes.
Les enfants partirent.
Et c’est ainsi, disent les anciens récits, qu’après le monde englouti naquirent de nouveaux peuples, de nouvelles langues et de nouvelles demeures sous le soleil. Les eaux avaient tout pris ; mais elles n’avaient pu prendre ni la mémoire, ni la semence, ni cette humble sagesse sans laquelle aucun recommencement ne dure longtemps.
Adaptation : Alexandre Vialle