Conte : Atrahasis, Uta-Napishti et le grand Déluge

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Ce conte s’inspire des anciens récits mésopotamiens du Déluge, transmis notamment dans l’Épopée d’Atrahasis et dans l’Épopée de Gilgamesh. Ces traditions viennent de la Mésopotamie antique, entre le Tigre et l’Euphrate, dans les terres de Sumer, d’Akkad et de Babylone. Elles comptent parmi les plus anciens récits écrits connus où l’humanité est menacée par une grande inondation voulue par les dieux.

Dans ces textes, un homme juste est averti en secret de la catastrophe à venir. Il construit un grand bateau, y fait entrer sa famille, des artisans, des animaux et des semences, puis traverse les eaux jusqu’au recommencement du monde. Dans l’Épopée d’Atrahasis, cet homme porte le nom d’Atrahasis, « le très sage ». Dans l’Épopée de Gilgamesh, il est souvent appelé Uta-Napishti, « celui qui a trouvé la vie ». La version proposée ici est une adaptation libre en forme de conte français, où les grandes étapes du récit ancien ont été conservées.

Bas-relief de Mésopotamie, Metropolitan Museum, New York. Photographie par Alexandre Vialle.
Bas-relief de Mésopotamie, Metropolitan Museum, New York. Photographie par Alexandre Vialle.

Le très sage et les eaux du ciel

Il y avait autrefois, au pays des deux fleuves, un temps si ancien que les pierres mêmes semblaient encore se souvenir de la voix des dieux. Les hommes habitaient les plaines grasses de Mésopotamie, où le Tigre et l’Euphrate, pareils à deux grands serpents d’argent, donnaient à la terre son pain, son orge, ses dattes et ses troupeaux.

Les villes s’élevaient de loin en loin comme des îles d’argile au milieu des champs. On y voyait des maisons à terrasses, des palais blanchis par le soleil, des temples montant par degrés vers le ciel, et, sur ces hauteurs sacrées, les prêtres offraient de l’encens, des pains, de la bière douce et la graisse des agneaux.

En ces jours-là, les hommes étaient nombreux. Ils labouraient la terre, creusaient les canaux, bâtissaient les murs, façonnaient les briques, tiraient l’eau des puits, conduisaient les bœufs, broyaient le grain, chantaient dans les champs et criaient dans les marchés. Le jour, leur travail montait comme une rumeur ; la nuit, leurs fêtes, leurs querelles, leurs chants et leurs enfants réveillaient encore les rues.

Or les dieux, qui habitaient au-dessus du monde, n’étaient pas tous également patients.

Les grands dieux avaient jadis confié aux hommes le soin de travailler la terre. Car, avant que les hommes fussent créés, les dieux inférieurs portaient eux-mêmes le poids des corvées. Ils creusaient les rivières, entretenaient les canaux, tiraient l’eau des marais et préparaient la nourriture des puissances célestes. Mais ils s’étaient lassés de ce service pénible, et de leur fatigue était née l’humanité.

Les hommes avaient donc reçu un grand privilège, mais aussi une lourde charge : nourrir les temples, honorer les dieux et faire vivre le monde par leur travail.

Longtemps, tout alla selon l’ordre établi. Les récoltes suivaient les saisons, les troupeaux se multipliaient, les femmes enfantaient, les enfants grandissaient, et les cités gagnaient toujours plus de terrain sur la poussière et le désert.

Mais plus les hommes devenaient nombreux, plus leur bruit s’élevait. Les mortiers battaient le grain jusque tard dans la nuit ; les ânes criaient dans les ruelles ; les marchands se disputaient aux portes ; les forgerons frappaient le bronze ; les enfants pleuraient ; les chiens aboyaient ; les chanteurs chantaient ; les joueurs de flûte ne laissaient dormir personne.

Ce vacarme monta jusqu’aux demeures divines.

Enlil, seigneur du vent, de l’ordre et des décisions redoutables, l’entendit plus que tout autre. Chaque nuit, lorsque les étoiles s’allumaient au-dessus des temples, il espérait trouver le repos. Mais toujours montait de la terre une grande agitation humaine, semblable au bourdonnement d’une ruche immense.

Alors Enlil fronça le front.

— Les hommes sont devenus trop nombreux, dit-il. Leur tumulte trouble le sommeil des dieux. Qu’on les réduise, afin que la terre respire et que le ciel retrouve son silence.

Il appela les grands dieux en assemblée. Anu, maître des hauteurs célestes, était là ; Enki, seigneur des eaux profondes et des secrets de sagesse, était là aussi ; Nintu, la mère qui avait participé à la naissance des hommes, écoutait avec inquiétude.

On décida d’abord de ne point détruire entièrement l’humanité. Enlil envoya sur les hommes la maladie, afin que leur nombre diminuât. Les maisons se remplirent de plaintes, les marchés devinrent silencieux, et les femmes pleurèrent leurs enfants.

Mais il vivait alors, dans la ville de Shuruppak, un homme plus sage que les autres, nommé Atrahasis. Il était attentif aux songes, respectueux envers les dieux, prudent dans ses paroles et juste dans ses actes. Il ne cherchait point à se faire valoir, car les hommes vraiment sages savent que la sagesse fait moins de bruit que la sottise.

Atrahasis honorait particulièrement Enki, le dieu des eaux souterraines, des profondeurs fécondes, des ruses bienveillantes et des conseils cachés. Il lui offrait des prières, non pour obtenir richesse et puissance, mais pour recevoir discernement et protection.

Enki, qui connaissait le cœur d’Atrahasis, eut pitié des hommes.

Il lui parla en songe.

— Atrahasis, dit-il, écoute bien ce que les hommes n’entendent pas. Les dieux ont envoyé la maladie. Mais il existe un moyen d’adoucir ce mal. Que les hommes cessent un temps d’honorer tous les dieux également. Qu’ils portent leurs offrandes vers celui qui tient ce fléau dans sa main. Qu’ils le supplient, et peut-être son bras se lassera-t-il de frapper.

Atrahasis s’éveilla avant l’aurore. Il rassembla les anciens, les prêtres et les chefs des familles. Il leur transmit le conseil reçu.

Les hommes obéirent. Ils détournèrent les offrandes, multiplièrent les prières, et le fléau diminua.

Quand Enlil vit que les hommes survivaient et que leur nombre recommençait à croître, il entra dans une plus grande colère.

— Quelqu’un a trahi notre conseil, dit-il. Qui donc a prévenu les hommes ?

Les dieux gardèrent le silence, mais Enlil regarda Enki d’un œil soupçonneux.

Puis, après un temps, il envoya la sécheresse. Les nuages s’éloignèrent. Les canaux baissèrent. Les champs se fendillèrent comme des lèvres sans eau. Les bœufs maigrirent, les greniers se vidèrent, et l’orge, qui autrefois ondoyait comme une mer blonde, ne donna plus que des tiges pauvres et cassantes.

Les hommes levèrent les bras vers le ciel, mais le ciel demeurait de bronze.

Enki parla de nouveau à Atrahasis, non par un cri, mais par ce murmure que les âmes attentives entendent mieux que les oreilles.

— Dis aux hommes, lui dit-il, de changer leurs offrandes. Qu’ils se tournent vers la puissance qui retient les eaux. Qu’ils reconnaissent d’où vient la pluie, d’où vient la rosée, d’où vient la fraîcheur des sources.

Atrahasis fit comme il lui était commandé. Des prières montèrent, des sacrifices furent offerts, et peu à peu les eaux revinrent.

Mais Enlil ne fut pas apaisé. Il avait voulu le silence, et voici que les hommes, après chaque malheur, recommençaient à vivre. Ils enterraient leurs morts, relevaient leurs murs, semaient de nouveau, enfantaient de nouveau, chantaient de nouveau.

Alors, dans l’assemblée des dieux, Enlil parla d’une voix dure.

— Assez de demi-mesures. Si la maladie ne suffit pas, si la sécheresse ne suffit pas, si la faim ne suffit pas, que les eaux couvrent la terre. Que tout ce qui respire soit emporté. Que le bruit des hommes cesse sous le Déluge.

Les dieux furent saisis. Nintu, la mère des vivants, détourna le visage. Elle qui avait aidé à façonner l’humanité ne pouvait entendre sans douleur que son œuvre fût livrée à l’anéantissement.

Enki, lui, ne parla point contre la décision. Car il savait qu’Enlil veillerait à ce qu’aucun dieu ne prévînt les hommes. Les dieux jurèrent donc de garder le secret.

Mais les serments des dieux sont une chose subtile, et la sagesse trouve parfois un passage là où la force ne voit qu’un mur.

Enki ne parla pas directement à Atrahasis. Il se rendit auprès de la maison du sage, qui était bâtie de roseaux, de bois et d’argile. Là, il s’adressa non à l’homme, mais à la paroi de roseaux.

— Mur de roseaux, mur de roseaux, écoute, dit-il. Paroi de la maison, retiens mes paroles. Homme de Shuruppak, fils d’un père ancien, démolis ta demeure et construis un bateau. Renonce aux richesses, cherche la vie. Délaisse les biens, sauve les êtres vivants. Fais monter dans le bateau la semence de tout ce qui respire.

Atrahasis, couché derrière la paroi, entendit tout.

Il se leva tremblant. La nuit était encore profonde. Sa lampe jetait sur les murs une clarté jaune. Sa femme dormait, ses enfants dormaient, la ville entière dormait, et cependant le destin du monde venait de changer dans le silence d’une maison.

Au matin, Atrahasis se rendit devant les anciens de la ville. Il savait qu’il ne pouvait leur dire ouvertement : « Les dieux vont vous détruire », car la parole d’un dieu ne se livre pas comme un poisson sur le marché. Il parla donc avec prudence.

— Enlil me regarde d’un mauvais œil, dit-il. Il faut que je quitte cette ville et que j’aille demeurer auprès d’Enki, mon maître. Je vais construire un grand bateau pour descendre vers les eaux profondes.

Les anciens crurent entendre là une affaire de piété, non un avertissement de mort. Ils ne comprirent pas. Car souvent les hommes ne voient pas le péril, même quand la sagesse travaille sous leurs yeux.

Atrahasis appela les charpentiers, les calfats, les porteurs, les tresseurs de cordes, les forgerons et les ouvriers habiles. Il leur donna du bois, des roseaux, du bitume, des fibres, des chevilles et des outils.

— Faites-moi un bateau plus large que les maisons, plus solide qu’un grenier royal, plus étanche qu’une jarre neuve, dit-il. Qu’il puisse porter hommes, bêtes, semences, vivres et tout ce que la vie réclame pour recommencer.

Les ouvriers se mirent à l’ouvrage.

Jour après jour, la grande construction s’éleva. Les enfants venaient la regarder en riant. Les voisins s’étonnaient. Certains disaient :

— Atrahasis est devenu fou. Qui construit un bateau pareil loin de la mer ?

D’autres répondaient :

— Il est riche, il est sage, et les sages ont parfois des raisons que les ignorants ne comprennent pas.

Mais la plupart haussaient les épaules et retournaient à leurs affaires. Le potier cuisait ses vases ; le boulanger pétrissait sa pâte ; le marchand pesait l’argent ; le paysan regardait le ciel avec inquiétude ; et le grand bateau, lui, grandissait comme une énigme au milieu des hommes.

Atrahasis fit enduire la coque de bitume à l’intérieur et à l’extérieur, afin qu’aucune eau ne pût entrer. Il fit préparer des compartiments pour les grains, les jarres d’eau, les pains secs, l’huile, les dattes, la bière, les outils, les étoffes, les animaux petits et grands.

Il choisit des bœufs, des brebis, des chèvres, des ânes, des oiseaux, des chiens, des bêtes sauvages que l’on pouvait conduire, et même de petites créatures qu’on aurait pu croire inutiles, mais dont Enki lui avait inspiré de préserver la trace. Car nul homme ne sait d’avance quelle part de la création deviendra nécessaire au jour du recommencement.

Il fit aussi venir des artisans : un charpentier, un potier, un semeur, un berger, un tisseur, un homme sachant lire les signes, une femme connaissant les plantes, un vieillard qui gardait les anciennes paroles, et des enfants, car un monde sans enfants est une lampe sans huile.

Quand tout fut prêt, le ciel prit une couleur étrange.

Il n’était ni bleu, ni gris, ni noir, mais d’une teinte lourde, comme si les eaux d’en haut s’étaient approchées de la terre. Les oiseaux volaient bas. Les bêtes refusaient d’avancer. Les chiens gémissaient sans raison. Dans les maisons, les lampes fumaient.

Atrahasis comprit que l’heure venait.

Il fit entrer sa famille dans le bateau. Sa femme, qui avait longtemps gardé le silence, lui demanda :

— Est-ce donc aujourd’hui que les paroles du dieu s’accomplissent ?

— Oui, répondit Atrahasis. Et que notre cœur soit ferme, car nul ne traverse les eaux du destin avec une âme dispersée.

Les enfants entrèrent, portant de petits paniers. Les serviteurs entrèrent. Les artisans entrèrent. Les animaux furent conduits dans leurs places. On rangea les jarres, les pains, les semences, les tablettes, les outils.

Alors Atrahasis regarda une dernière fois sa ville.

Il vit les terrasses, les ruelles, les portes, les fours, les palmiers, les puits, les murs de brique où le soleil avait laissé sa couleur. Il entendit encore les voix humaines, celles-là mêmes dont Enlil s’était lassé : une mère appelant son fils, un marchand jurant sur sa balance, un musicien accordant sa lyre, un âne criant près d’un seuil.

Et son cœur se serra. Car les sages ne se réjouissent point d’avoir raison lorsque leur raison annonce le malheur.

La porte fut fermée.

Alors le vent se leva.

Ce ne fut pas d’abord un vent ordinaire, qui courbe les roseaux et soulève la poussière. Ce fut un souffle immense, venu des quatre coins du monde, comme si les portes du ciel et de l’abîme s’étaient ouvertes ensemble. Les nuages se précipitèrent. Le tonnerre roula. Les éclairs fendirent l’horizon. Les eaux tombèrent.

La pluie ne venait pas en gouttes, mais en nappes. Elle effaça les chemins, remplit les fossés, déborda les canaux. Le Tigre et l’Euphrate grossirent, sortirent de leurs lits, se joignirent aux marais, aux champs, aux rues. Les maisons d’argile commencèrent à se dissoudre sous les eaux. Les murs s’écroulèrent. Les greniers s’ouvrirent. Les arbres furent arrachés.

Dans le bateau, on entendait le choc des vagues contre la coque, les cris des bêtes, les pleurs des enfants, le craquement du bois, et, par-dessus tout, la colère des eaux.

Les jours perdirent leur nom.

Il n’y avait plus ni matin véritable, ni soir paisible. Seulement une obscurité traversée d’éclairs, une pluie sans repos, un mouvement sans fin. Le bateau montait, descendait, tournoyait, heurtait des débris invisibles, puis repartait porté par une force que nul bras humain n’aurait pu combattre.

Les femmes priaient. Les hommes se taisaient. Atrahasis restait près de la porte scellée, écoutant ce que le monde devenait.

Il songeait aux champs, aux temples, aux marchés, aux maisons. Il songeait aux hommes qui n’avaient pas compris, aux enfants qui n’avaient pas choisi, aux bêtes qui n’avaient commis aucune faute. Et il ne pouvait empêcher son âme d’interroger les dieux.

Mais Enki gardait le bateau sur les eaux.

Pendant ce temps, dans les hauteurs, les dieux eux-mêmes furent saisis d’effroi. Car ce qu’ils avaient ordonné dépassait maintenant leur propre tranquillité. Les eaux montaient si haut, le tumulte était si grand, la destruction si vaste, que les puissances célestes se retirèrent comme des oiseaux apeurés.

Nintu, la mère des hommes, pleura.

— Pourquoi ai-je consenti à cela ? dit-elle. J’ai porté l’humanité dans mon cœur, et voici mes enfants livrés aux eaux. Leurs voix montaient vers nous, mais maintenant leur silence me déchire plus encore que leur bruit.

Les dieux, privés des offrandes, sentirent bientôt ce que signifie un monde sans hommes. Plus de fumée agréable montant des autels. Plus de pains consacrés. Plus de bière versée. Plus de prières. Plus de temples vivants. La terre noyée ne nourrissait plus le ciel.

Alors beaucoup regrettèrent ce qu’ils avaient fait.

Enfin, après de longs jours, la pluie cessa.

Le silence qui suivit fut plus terrible que l’orage. Les vagues continuaient de porter le bateau, mais elles ne frappaient plus avec la même colère. Peu à peu, la lumière revint. Un jour, Atrahasis ouvrit une petite fenêtre. L’air qui entra sentait l’eau, le bois mouillé, la vase et le recommencement incertain.

Il ne vit d’abord aucune terre.

Tout était eau. Une mer immense recouvrait les plaines, les villes, les chemins, les tombeaux et les jardins. Le monde avait perdu son visage.

Le bateau dériva encore. Puis, un matin, il s’arrêta avec un grand frottement sourd. Il ne bougeait plus de la même manière. On aurait dit qu’une main cachée l’avait retenu.

Atrahasis comprit qu’il avait touché une montagne.

Il attendit encore, car la prudence est sœur de la sagesse. Puis il prit une colombe et la lâcha par la fenêtre.

La colombe vola au-dessus des eaux. Elle chercha un toit, une branche, un sommet, quelque lieu où poser ses pattes délicates. Mais elle ne trouva rien et revint au bateau.

Atrahasis la reçut dans ses mains.

Il attendit encore.

Puis il lâcha une hirondelle. Elle partit comme une flèche, tourna longtemps dans l’air lavé par les pluies, mais elle revint aussi, car la terre n’était pas encore offerte aux vivants.

Enfin, Atrahasis lâcha un corbeau.

Le corbeau s’envola d’un battement rude. Il alla, revint, repartit, vit des eaux qui baissaient, trouva peut-être quelque débris, quelque sommet, quelque nourriture. Il ne revint plus se poser à la fenêtre.

Alors Atrahasis sut que la terre réapparaissait.

Il ouvrit la porte.

L’air du monde entra dans le bateau, et tous respirèrent comme s’ils venaient de naître. Les hommes sortirent d’abord avec crainte, puis les femmes, les enfants, les artisans. Les animaux furent conduits dehors. Certains hésitaient, d’autres bondissaient, d’autres flairaient la terre détrempée avec une joie profonde.

La montagne portait le bateau comme un berceau échoué entre le ciel et les eaux. Au loin, on voyait les plaines couvertes de boue, les arbres couchés, les traces de ce qui avait été. Mais déjà, entre les pierres, un peu de verdure semblait vouloir revenir.

Atrahasis dressa un autel.

Il prit ce qu’il avait sauvé de meilleur pour l’offrir aux dieux : non par crainte servile, mais parce qu’il savait qu’un monde recommencé doit d’abord reconnaître qu’il ne s’est pas donné la vie à lui-même. Il offrit un sacrifice. La fumée monta dans l’air clair.

Les dieux sentirent l’odeur de l’offrande et se rassemblèrent autour d’elle, comme des êtres affamés autour d’un festin longtemps attendu.

Mais Enlil, voyant que des hommes avaient survécu, fut saisi de colère.

— Qui a échappé au Déluge ? dit-il. Qui donc a rompu le décret des dieux ?

Son regard se tourna vers Enki.

Enki ne se troubla point. Les sages savent que la colère parle vite et que la vérité doit répondre lentement.

— Ô Enlil, dit-il, tu es puissant, mais la puissance sans mesure détruit ce qu’elle prétend gouverner. Pourquoi envoyer un Déluge contre tous ? Le coupable pouvait être puni, l’injuste corrigé, le violent contenu. Mais fallait-il noyer l’enfant avec le méchant, l’agneau avec le voleur, la semence avec l’ivraie ?

Enlil ne répondit pas aussitôt.

Enki poursuivit :

— Ce n’est pas moi qui ai parlé à l’homme. J’ai parlé au mur de roseaux, et le mur a bien voulu transmettre ce qu’il avait entendu.

À ces mots, certains dieux détournèrent le visage pour cacher un sourire, car la sagesse d’Enki avait respecté la lettre du serment tout en sauvant la vie.

Nintu s’approcha alors. Elle regarda les survivants, les enfants tremblants, les bêtes sauvées, les graines recueillies, les mains humaines prêtes à travailler de nouveau.

— Que l’humanité vive, dit-elle, mais qu’elle n’oublie jamais. Que les hommes sachent que leur bruit, leur orgueil, leur injustice et leur nombre peuvent troubler l’ordre du monde. Mais que les dieux, eux aussi, se souviennent qu’une destruction sans discernement laisse le ciel affamé et la terre veuve.

Alors Enlil, dont le cœur était dur mais non pas incapable d’entendre, accepta que la vie continuât. Il ne voulut plus qu’Atrahasis fût un homme ordinaire. Celui qui avait traversé les eaux, préservé la semence des vivants et vu le monde avant et après la catastrophe devait demeurer à part.

Selon certaines traditions, on dit qu’il reçut une vie lointaine, aux confins du monde, là où les fleuves prennent des chemins mystérieux et où les mortels ne vont guère. On l’appela aussi Uta-Napishti, celui qui avait trouvé la vie, car il avait reçu ce que les hommes cherchent sans pouvoir le saisir.

Bien longtemps après, un roi nommé Gilgamesh, puissant entre tous les rois, vint le trouver. Gilgamesh avait bâti des murs, vaincu des monstres, connu l’amitié et pleuré la mort. Il cherchait le secret par lequel un homme pourrait échapper au destin commun.

Il traversa des chemins terribles, passa les montagnes, les eaux de mort, les ténèbres et les rivages inconnus, jusqu’à parvenir devant Uta-Napishti, le survivant du Déluge.

Gilgamesh le regarda avec étonnement. Il s’attendait peut-être à voir un être éclatant comme le soleil, terrible comme un dieu, immense comme une montagne. Mais Uta-Napishti avait l’apparence d’un homme. Un homme ancien, paisible, grave, dont les yeux semblaient avoir gardé le reflet des eaux.

— Je suis roi, dit Gilgamesh. J’ai connu la force, la gloire et la douleur. Mon ami est mort, et depuis ce jour je sais que ma propre vie passera comme une ombre. Dis-moi comment tu as trouvé la vie qui ne finit pas.

Alors Uta-Napishti lui raconta l’histoire de Shuruppak, du conseil des dieux, du mur de roseaux, du bateau, des eaux, des oiseaux et du sacrifice.

Gilgamesh écouta. Il comprit que la vie accordée à Uta-Napishti n’était pas un bien qu’on arrache par orgueil, ni une récompense qu’on gagne par force. Elle était un mystère attaché à un temps unique, à une catastrophe unique, à une décision que les dieux eux-mêmes ne répéteraient pas.

Uta-Napishti voulut encore éprouver le roi.

— Si tu crois pouvoir vaincre la mort, lui dit-il, commence donc par vaincre le sommeil. Reste éveillé six jours et sept nuits.

Gilgamesh, qui avait combattu des bêtes et marché dans les ténèbres, crut la chose aisée. Mais à peine se fut-il assis que le sommeil tomba sur lui comme un filet. Il dormit.

Chaque jour, l’épouse d’Uta-Napishti plaça près de lui un pain, afin que le roi vît, à son réveil, combien de jours lui avaient échappé. Quand Gilgamesh ouvrit les yeux, les pains étaient là, les uns frais, les autres secs, les autres durcis.

— Tu vois, dit Uta-Napishti. Tu voulais vaincre la mort, mais le sommeil, son petit frère, t’a déjà vaincu.

Gilgamesh baissa la tête.

Cependant, par compassion, Uta-Napishti lui révéla l’existence d’une plante cachée au fond des eaux, une plante capable de rendre à l’homme la vigueur de sa jeunesse. Gilgamesh descendit, la trouva, la cueillit, et son cœur se réjouit. Il pensa qu’il la rapporterait à Uruk, sa ville, et qu’il en ferait l’essai sur un vieillard avant de l’utiliser lui-même.

Mais sur le chemin du retour, tandis qu’il se baignait dans une eau fraîche, un serpent sentit le parfum de la plante. Il sortit, la prit et disparut. Aussitôt, il changea de peau.

Gilgamesh pleura. Il comprit que même la jeunesse retrouvée pouvait être perdue par négligence, et que l’homme ne tient jamais longtemps ce qu’il croit posséder.

Il revint donc à Uruk sans immortalité, mais non sans sagesse. Il regarda les murs de sa ville, les briques cuites, les temples, les portes, les travaux des hommes. Il comprit que la grandeur humaine n’était pas de vivre toujours, mais de bâtir justement, de gouverner avec mesure, d’aimer ce qui est confié, et de laisser après soi une œuvre moins fragile que son propre souffle.

Quant à Atrahasis, ou Uta-Napishti, il demeura dans la mémoire des peuples comme le survivant des grandes eaux. Son histoire passa de bouche en bouche, de tablette en tablette, de langue en langue. Les scribes l’écrivirent sur l’argile fraîche avec leurs roseaux taillés ; le soleil durcit les tablettes ; les palais tombèrent ; les villes furent recouvertes de sable ; les rois dont on chantait les victoires furent oubliés.

Mais le récit du bateau, lui, traversa les siècles.

Car les hommes oublient souvent les lois, les frontières et les noms des princes ; mais ils retiennent les histoires qui leur disent d’où vient leur peur, d’où vient leur espérance, et pourquoi il faut garder, au milieu du désastre, une arche pour la vie.

On raconte encore que, lorsque le vent souffle sur les plaines de Mésopotamie, il passe parfois entre les roseaux avec un son étrange. Ceux qui n’écoutent que d’une oreille n’y entendent qu’un murmure d’eau et de feuilles. Mais ceux qui écoutent mieux croient y reconnaître une voix ancienne :

— Mur de roseaux, mur de roseaux, écoute. Délaisse les biens, cherche la vie. Sauve la semence de tout ce qui respire.

Et cette voix n’est pas seulement celle d’un dieu parlant à un homme d’autrefois. Elle parle encore à tous les temps où les hommes font trop de bruit pour entendre la sagesse.

Car un monde peut être grand, riche, savant, rempli de villes, de temples et de marchés ; il peut croire ses murs solides, ses greniers pleins, ses fleuves dociles et ses dieux patients. Mais si ceux qui l’habitent oublient la mesure, s’ils ne savent plus distinguer le nécessaire du vain, la puissance de la justice, le tumulte de la vie véritable, alors les eaux peuvent revenir sous d’autres formes.

Elles ne tombent pas toujours du ciel. Elles peuvent monter de l’orgueil, de la violence, de l’aveuglement, de l’injustice, de l’oubli des plus faibles et du mépris de la terre nourricière.

Heureux donc celui qui, comme Atrahasis, sait écouter avant qu’il ne soit trop tard. Heureux celui qui construit non pour sauver son or, mais pour préserver la vie. Heureux celui qui comprend que le vrai trésor n’est pas ce que l’on entasse dans les maisons, mais ce que l’on embarque pour que le monde puisse recommencer : les enfants, les semences, les savoirs, les bêtes, les outils, les chants, les prières, et cette petite lampe de sagesse sans laquelle même les plus grands royaumes ne sont que de la boue séchée au soleil.

Moralité

Il n’est point de palais si haut Que l’eau ne puisse atteindre ; Ni de peuple assez fort ni beau Pour n’avoir rien à craindre.

Quand l’homme oublie avec orgueil La mesure et la terre, Il prépare lui-même un deuil Dont nul ne sort sans guerre.

Mais qu’un sage écoute à demi-mot La voix que nul n’écoute, Il sauve plus qu’un grand château : Il garde ouverte la route.

Adaptation : Alexandre Vialle